Publié le 15 juin 2020

Matthias Giraud

Les yeux dans le vide, la tête dans les étoiles

Interview

L’année dernière, c’est du plus haut sommet français, le Mont-Blanc, que Matthias Giraud, alias Super Frenchie, a tenu en haleine un public médusé lors d’un saut inédit, aussi dangereux qu’existentiel pour l’athlète. Une vie à 100 à l’heure, une résilience assumée et un besoin d’accomplissement de soi définissent cet esprit libre du Base Jump, qui dans sa quête, réalise des exploits là où d’autres ne font qu’en rêver.

Crédit photo : Aidan Bolger

À quoi ressemble une vie de Base-Jumper ?

Je vis de ça à temps plein depuis plusieurs années. Ma vie se partage entre les entraînements, les projets et aussi des interventions que l’on me propose de faire auprès d’un public. Cela m’a donc ouvert d’autres portes. Aux États-Unis, tout ce qui marche à côté de ce que tu fais fonctionne bien, encore plus quand c’est un sport à sensations. Tu est invité à parler à des conférences, ou à faire des speechs dans le cadre d’entreprises pour les salariés. Par exemple, j’ai déjà fait une présentation sur un TEDx (ndlr. conférences internationales sur différents sujets). On me demande souvent de parler de la gestion du risque étrangement ! Mais aussi du positionnement de marque, ou comment je me « vends » en tant que « produit », et en tant qu’athlète.  Comme je fais un métier à risques, les gens se demandent toujours comment je gères ce métier et comment j’ai survécu pendant 15 ans !

Que t’apportent ces interventions auprès du public ?

Je comprends ce que les gens viennent chercher. Ils m’ont d’ailleurs aidé à normaliser mon sport et à le transposer dans ma vie de tous les jours. Je ne suis pourtant pas un « gourou de la vie » ! Mais cela m’aide à gérer toutes les situations du quotidien de plus près. Je m’en suis rendu compte avec cette crise sanitaire qui vient de nous frapper. J’ai acquis un état d’esprit assez serein face au danger et j’ai  vécu cet épisode de la même manière. Ce qui est très étrange, c’est que plus je suis dans le confort, plus j’ai peur et plus les choses se compliquent, plus je suis zen !

Du coup, ce confinement, tu l’as vécu comment ? On peut se dire que pour un accro à l’adrénaline comme toi, ça a été difficile ?

Alors moyennement parce que j’avais prévu de venir en France ! Comme chaque année à la même période, je reviens dans mes montagnes et là, grosse frustration de ne pas pouvoir le faire. Sinon, ici (ndlr. Matthias vit dans l’Oregon aux USA) on n’était pas vraiment confinés, on était plus dans un état d’Alerte. Ce qui revient à dire que je ne pouvais bien évidemment pas faire de sauts, risquer l’accident et monopoliser les services de santé, donc j’ai passé 2 mois sans Base Jump ! Je me suis ensuite, comme tout le monde, concentré sur pleins d’autres choses que j’avais mises de côté, notamment un livre que je suis en train d’écrire.

Cette passion c'est ce qui m'anime, Ça paraît fou et inconscient mais pour moi, c'est vraiment une quête existentielle.

Tu fais face à la mort à chaque saut. Comment gères-tu cela ?

Dans le Base Jump, il y a un côté grandiose, spectaculaire et inconscient qui finalement, est très éloigné de notre état d’esprit, qui lui est plutôt serein et posé, presque résilient. Avant de « dropper », tu te poses la question : est-ce que j’acceptes de prendre ce risque ? Est-ce que je suis prêt à mourir pour ce saut ? Il y a en chacun de nous une part d’ombre que l’on doit travailler. Il faut aller chercher ses émotions sombres et les accepter pour pouvoir en extraire une force. Je le fais quotidiennement, c’est devenu vital. C’est en allant chercher ces émotions que je ressens ce tout qui fait partie de moi, le bon comme le mauvais et qui me permet de me sentir pleinement en vie. Quand ta routine est la survie, tu es pleinement investi dedans et tu acceptes tellement ton existence que tu en viens aussi à accepter la mort. C’est un retour naturel à notre état primitif. J’ai d’ailleurs un projet de film avec le réalisateur Antoine Frioux, sur la philosophie du lâcher-prise et cette perspective de vie, et donc de mort, si particulière à ce sport.

Qu’est-ce qui te motives ?

Cette passion, c’est ce qui m’anime. Ça paraît fou et inconscient mais pour moi, c’est vraiment une quête existentielle. La réalisation de soi ne meurt jamais, elle est perpétuelle. Il faut toujours savoir se créer et c’est ce que j’essaie de faire à travers mes projets. C’est ce qui me rend heureux bien que le bonheur est éphémère. L’accomplissement de soi que je poursuis dans ma vie aujourd’hui, est permanent.

Quelles étaient les conditions pour ton saut au Mont-Blanc l’année dernière ?

C’était un saut avec un caractère très spécifique, cela faisait 8 ans que j’y réfléchissais. Déjà, le cadre est grandiose ! Ensuite, la particularité de ce projet était que le serac, qui est la partie de la falaise adaptée au base jump, ne faisait que 57 mètres pour une altitude de 4 400 mètres, ce qui ralentissait l’ouverture du parachute de 30%. Donc forcément, dans ces conditions, il y a moins d’air et tu planes moins.

La montée s’est quant à elle, faite en 2 jours, à pieds avec 20 kg sur le dos… C’était physique, mental  et émotionnel. L’ arrivée au sommet a été comme une libération. Mais à ce moment là, je n’étais qu’à la moitié de l’expérience, le pire était  à venir !

Les conditions étaient parfaites : poudreuse dans la face nord, aucun vent et j’étais avec un de mes meilleurs amis et guide de montagne, Alex Perinet. C’était également une expérience humaine d’être avec lui et partager mes peurs, mes doutes. Un tel projet arrivait comme le point culminant de ma vie. Je ne pouvais pas abandonner.  Ce genre de projets apparaît ensuite comme une apogée existentielle, il n’y pas de mots pour décrire ce que j’ai ressenti.

Mes projets ne sont pas basés sur la gloire, ils sont basés sur l'inspiration.

Crédit photo : Gisliberg

Comment se passe le retour sur la terre ferme après ce genre d’expériences ?

Le retour au confort, même si tu l’as mérité, n’a pas vraiment de sens. Tu en profites pendant quelques jours mais tu n’as qu’une envie, c’est de repartir ! Quand je reviens d’un projet, je mets 2 à 3 semaines pour m’ en remettre et à replonger dans le quotidien. Dans ce que je fais, j’atteins un tel état de transcendance qu’il est parfois difficile de retourner à ma vie de famille. J’ai la chance de vivre des aventures intenses que la plupart des gens ne peuvent pas imaginer, et je suis conscient que c’est un privilège. Quand tu vis des expériences comme celles-là, retourner à une vie normale est très difficile.

 

Olivia Bergamaschi

Deux pas vers l'autre
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