Publié le 15 décembre 2018

Les Pionniers de Chamonix

Rencontre avec l'équipe mythique de Hockey sur glace

Focus

Le hockey est un sport de montagne et de traditions. Le temps d’une soirée, au cours d’un match haletant, plongez dans l’intimité des Pionniers de Chamonix, club français le plus titré de l’histoire et dernier bastion irréductible du hockey en altitude.
« Réveillez-vous les gars putain ! On est capable de le faire, il faut juste s’en convaincre ! Relevez la tête ! Reprenez votre crosse et montrez-moi ce que vous avez dans le ventre ! »
Le sous-sol de la patinoire Richard Bozon de Chamonix tremble. La colère d’Heikki Leime, le coach finlandais, est froide. Polaire même. Une steppe scandinave à l’heure d’hiver. Les joueurs, assis de chaque côté du vestiaire, les cheveux humides et la carcasse fumante, fixent le sol. Comme si la clé pour ouvrir le verrou de la défense adverse s’y trouvait. Les vingt premières minutes du match viennent de s’écouler. Au sortir des vestiaires, il restera 2 tiers-temps aux locaux pour forcer la décision d’un match intense et indécis. Qui sortira vainqueur de cette lutte acharnée : les Lions ou les Pionniers ? Pour le savoir, revivez cette joute glacée homérique depuis le coeur de l’équipe chamoniarde.
18h : Primauté régionale, brésilienne et country-music.
Ce mardi 13 novembre, pour le compte de la 16ème journée de Ligue Magnus, championnat de référence du hockey français, les Pionniers de Chamonix reçoivent les Lions de Lyon. Un duel entre voisins. Une histoire de primauté régionale. Car seulement 200 kilomètres et 4 points au classement séparent les adversaires d’un soir. « Ce sont des concurrents directs pour la qualification aux play-offs, qui est l’objectif assumé du club cette saison. On doit s’imposer et faire régner notre loi à domicile » clarifie le coach, les épaules aussi carrées que celles de ses joueurs. Surtout que ceux-ci sortent de 3 défaites consécutives. Une série négative qui vient compromettre un début de saison pourtant très prometteur et dont il s’agit de sortir pour assouvir ses ambitions. « Nous, on veut faire les play-offs. On attend rien de moins ! » s’enthousiasme, en québécois dans le texte, Benjamin Lagarde, numéro 27 et caution canadienne de l’équipe. « Je ne sais pas si c’est la neige, le froid ou les montagnes, mais on sent qu’il y a ici une véritable culture du hockey, avec de vraies attentes de la part d’un public initié. » Il faut dire que, malgré les turbulences récentes dues à une tentative de fusion avortée avec Morzine, Chamonix est le dernier club de montagne de l’élite, le dernier bastion traditionnel, la dernière institution alpine d’un sport où les mâles dominants sont désormais situés en plaine, de Rouen à Grenoble en passant par Angers et Amiens.
Nous sommes à deux heures du coup d’envoi. Dans le vestiaire des Pionniers. Si les infrastructures sont quelque peu vétustes, l’approche est professionnelle. Méticuleuse et soignée. Tous les joueurs sont déjà présents, conscients des enjeux de la partie. Une enceinte crache de la country music, rappelant la domination nord-américaine sur la discipline mais également sur un effectif cosmopolite qui compte autant de français que d’étrangers. Ce qui n’empêche pas le collectif d’être très soudé, bien au contraire. « L’ambiance est vraiment top. Les joueurs les plus expérimentés nous ont réellement bien intégrés. Ils nous protègent, nous conseillent… » témoigne Jérémy Penz, 19 ans, étoile montante issue de la formation du club. C’est vrai que l’atmosphère est joviale, légère, complice. Ça se chamaille, ça se chambre. La traditionnelle « brésilienne » d’avant-match, ballon de foot au pied, en guise de réveil musculaire et point de ralliement des joueurs. Une bande de potes en somme.

Le talent c'est utile mais ça ne suffit pas!

19h15 : Sacrifice, jeu de dupes et rituel
Petit à petit, la pression monte, au fur et à mesure que le temps s’écoule et que le coup d’envoi se rapproche. C’est l’heure de la causerie. Cet instant précis où le coach insuffle à ses troupes, tel un général, motivation et détermination. Silence de plomb. Le discours est travaillé et l’approche théâtrale. Au tableau, plusieurs mots inscrits sur des feuilles. « Le talent. C’est utile, mais ça ne suffit pas ! » commente Heikki Leime en prenant le premier papier pour le jeter à la poubelle. « La tactique. C’est indispensable, mais ça n’est pas suffisant ! » avant que le feuillet rejoigne lui-aussi les oubliettes. Ne reste alors qu’un seul mot : « Le sacrifice. Le sacrifice les gars, c’est la clé de tout ! Si vous jouez les uns pour les autres, rien ne peut vous arriver ! » Il est 19h15, l’heure de l’échauffement sur la glace. Et autant vous dire que les Pionniers s’y avancent d’un coup de patin vigoureux.
La décontraction initiale a laissé la place à une concentration extrême. Les visages se délestent des sourires entrevus quelques minutes auparavant. Les regards sont plus graves, intenses. C’est la première fois que les chamoniards croisent leurs adversaires lyonnais. La bataille commence. Mentale celle-ci. Un jeu de dupes, un round d’observation pour prendre ce que l’on appelle l’ascendant psychologique. Retour aux vestiaires. Les derniers encouragements. Virils. Le défenseur américain Colin Sullivan frappe avec sa crosse la protection tibiale de chacun de ses coéquipiers. Et si l’un de ses frères d’arme échappe au rituel, superstitieux, il fait même un détour pour s’exécuter et ainsi ne pas provoquer le mauvais sort. Un dernier mot avec Loïc Coulaud, attaquant rouge et noir, façon affiche footballistique du dimanche soir sur la chaîne privée numéro 4 : « Le mot d’ordre, c’est de soigner nos débuts de match. Rentrer très fort sur la glace, ne pas se prendre la tête et jouer simple. Réaliser une première grosse présence, pour ne pas courir après le score ensuite… » Une mauvaise habitude chez les Pionniers.
20h : Buzzer, oracle et diesel
Le buzzer retentit. Dans les tribunes, l’attitude est plutôt sage, les encouragements discrets. Pour l’instant, on est plus spectateur que supporter. Certains sont même encore accoudés à la buvette, entre les odeurs de frite et les senteurs d’houblon. La preuve que le rugby n’a pas le monopole de la troisième mi-temps. Un habitué s’enthousiasme : « J’annonce une victoire 5 à 4 ! ». Espérons que l’oracle soit clairvoyant, car le cas échéant, le match s’annonce spectaculaire.
Pourtant, contrairement à la volonté affichée, le début du match est à l’avantage des Lions. Les visiteurs, félins, affamés comme des fauves, prennent les Pionniers à la gorge. En supériorité numérique à deux reprises des suites d’exclusions temporaires chamoniardes, les lyonnais jouent au chat et à la souris avec leur proie. Pourtant, cette domination se révèle assez stérile et petit à petit le Lyon desserre l’étreinte, laissant Chamonix reprendre du poil de la bête. Fin du premier tiers-temps sur un goût d’inachevé. Aussi bien pour les joueurs, loin du départ en trombe annoncé, que pour les spectateurs, qui se laissent doucement bercer par la léthargie ambiante.
Heureusement, à la pause, la causerie du coach va réveiller tout le monde. Sur et en dehors de la glace. Avant que chacun ne s’affaire à remplir sa gourde, affûter ses patins et sécher ses gants, le scandinave va taper du poing sur la table et remettre les points sur les « i ». Déçu du manque de présence et de concentration affiché par son équipe, il réclame plus de caractère, plus de détermination dans les contacts et surtout un état d’esprit plus guerrier. Un discours entendu par Jérémy Penz : « On sait que l’on est un peu des diesels, qu’il nous faut un temps de mise en route. Mais là, au moins, on ne court pas après le score. Je suis confiant, on va monter en puissance ! »
20h30 : Ping-Pong, bagarre et frénésie
Chose promise, chose due. Telle la prophétie auto-réalisatrice. Les Pionniers entrent dans ce deuxième tiers-temps tambours battants. La lutte est acharnée, les duels plus âpres, les contacts font mal. Le jeu est plus délié, plus rythmé, plus vivant. Le palet va d’un but à l’autre, donnant l’impression d’une partie de ping-pong virile et sans temps mort. Un spectacle de haute volée qui rend au hockey ses lettres de noblesse, pour le plus grand bonheur des spectateurs. Malgré la débauche d’énergie des athlètes, le score reste figé. Toujours aucun but marqué. La faute au talent des deux gardiens, Sabol pour les rouges et noirs, Stojanovic pour les bleus et blancs, mais aussi à la fébrilité des attaquants au moment de conclure des fenêtres de tirs pourtant favorables. À l’aube du dernier tiers-temps, le suspense demeure intact. 0 à 0. La fin s’annonce palpitante, attendue comme le dernier chapitre d’un bon polar.
Début du dernier tiers-temps. L’ultime retour au vestiaire n’a pas freiné les velléités des deux équipes, qui repartent sur le même rythme frénétique. La preuve avec cette action rondement menée par les Lions, qui ouvrent le score par l’intermédiaire d’Ankerst après seulement 41 secondes de jeu, faisant s’effondrer le mythe d’imperméabilité que le gardien chamoniard commençait à rédiger. La crosse en guise de plume. Pourtant, la douche froide n’éteint pas les ardeurs des Pionniers : ils repartent au combat, plus pressants, plus vaillants. Le coach avait raison : son collectif de gars avec un gros potentiel « réagit plutôt qu’il agit ». Une réaction qui se traduit par une multiplication d’actions de jeu léchées devant la cage du gardien lyonnais. Mais ce dernier résiste, sortant quelques parades de l’ordre de l’extraordinaire. Le chrono défile. Les prémisses d’une bagarre générale finissent de faire monter la pression. La tension est palpable.
 

Rentrer très fort sur la glace, ne pas se prendre la tête et jouer simple.

21h : L’heure des braves
À 59 secondes de la fin, l’entraîneur finlandais réclame son temps-mort. Il a quelques secondes pour convaincre ses hommes, droit dans les yeux, que l’égalisation est possible. Voici venue l’heure des braves. L’heure des magiciens. 20 secondes plus tard, alors qu’il ne reste qu’une demi-minute avant que ne sonne le glas de la défaite, Sullivan lance parfaitement Cody Freeman. Celui-ci efface habilement son défenseur avant de catapulter le palet dans la lucarne du portier adverse. Explosion de joie dans la patinoire. Tous, joueurs et spectateurs, lèvent les bras comme un seul homme. Richard Bozon est en fusion. Les frissons. Tout va se jouer en prolongations. Au hockey, le match nul n’existe pas : chaque combat se doit de donner un vainqueur et un vaincu.
Principe assez original, celles-ci commencent en opposant seulement 3 joueurs de chaque équipe. Histoire d’ouvrir grand les portes du spectacle. Mais rapidement, l’américain Higby, meilleur marqueur des Pionniers, est expulsé suite à une situation litigieuse. Le sort s’acharne. Les lyonnais également. Les chamoniards résistent. Héroïquement. Courber l’échine, mais ne jamais rompre. Caboche de haut-savoyard. Après 10 minutes additionnelles infructueuses, la décision se fera donc aux pénaltys. Dans les tribunes, c’est l’ébullition. On frappe des mains et même des pieds pour encourager le numéro 22, Fauchon, puis le 57, Lagarde, qui, deux fois, auront la victoire au bout de leur crosse. La mort subite comme concept pour achever le lion ce soir. Pourtant, trop complaisants et hésitants au moment de porter l’ultime estocade, c’est finalement Darrisso qui se retrouve dans l’obligation de marquer, pour la troisième fois consécutive, afin d’éviter la défaite à Chamonix. Il s’élance. Feinte. Dribble. Virevolte. Mais trouve le plastron du goal lyonnais.
C’est terminé. Fin du bal. Les Pionniers s’inclinent. « Une défaite cruelle » répéterons les joueurs rouges et noirs. Un refrain entêtant mais surtout l’augure d’un mal de crâne pour Heikki Leime : « On a montré du coeur, mais je suis frustré car la victoire n’était pas loin. Notre potentiel est grand, il nous faut maintenant l’exploiter. Je suis confiant. » Nous aussi. Car généralement, les histoires de petits villages irréductibles terminent bien.

Texte : Baptiste Chassagne
Photos : Mathis Dumas

vidéo Les Pionniers de Chamonix

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