Publié le 15 septembre 2019
Léo Slemett
Crédit photo : Léo Slemett

Léo Slemett

Portrait d’un skieur funambule

Ski, Portrait

Cousu de fil blanc. Se dit d’une histoire dont la logique est implacable. Aux antipodes de celle de Léo Slemett. Champion du monde de freeride, le chamoniard skie sur les pentes d’une destinée peu commune. À la fois couronné par les sommets et dépossédé par les cimes. Portrait d’un skieur funambule qui vit sa relation avec la montagne sur un fil. Sur une ligne. Cette ligne de vie qu’il dessine sur des faces vierges, les spatules en guise de pinceau.

« Bonjour. Je m’appelle Léo Slemett. J’ai 26 ans. Je suis athlète de haut niveau. Je pratique le ski en compétition. » Lorsque l’on demande à Léo de se présenter, il déploie par les mots la même simplicité, la même humilité et la même efficacité avec lesquelles il s’exprime skis aux pieds. Discret, le jeune chamoniard préfère faire du bruit lorsque seul le silence se fait entendre. Ce silence qu’il rompt lorsqu’il s’élance, avec une intuition bestiale et une fluidité innée, dans des pentes poudreuses vertigineuses. Ce silence qui le recouvre avec douceur au moment d’effleurer plus que d’une pensée ce que la montagne lui a donné et ce que la montagne lui a ôté. Ce silence dont il se déleste à l’heure d’évoquer ses ambitions sportives, à l’aube d’esquisser la chaleur amicale de projets collectifs à venir. À cet instant, c’est une flamme incandescente qui danse dans ses yeux noir ébène. Aucun doute, cet homme est un être à part. Un champion. Un champion au sein duquel cohabitent le brasier ardent de rêves à réaliser et la sérénité froide de celui qui a côtoyé la souffrance de si près qu’il en est désormais prémuni. Il poursuit, fendant l’air d’une acrobatie verbale enthousiaste : « Ah oui, je suis aussi moniteur de ski ! Ça rassure un peu les gens. Ils ont du mal à concevoir que je puisse vivre de mon sport. » Un moniteur de ski peut-être. Mais pas celui qui inculque les bases techniques. Celui qui donne des leçons de vie.

PIQUET, BACKFLIP ET AURELIEN DUCROZ

Léo Slemett. C’est d’abord une belle histoire. Une histoire romanesque. Une destinée de personnage principal tout droit sorti de l’imaginaire de Roger Frison-Roche. Un petit chamoniard qui grandit aux pieds des montagnes, la fenêtre de sa chambre d’ado offrant un tel vis-à-vis sur les flancs abrupts du Mont-Blanc, que depuis son lit, il demeurait impossible d’en percevoir le point culminant. Du coup, en guise de réaction, le futur rider a passé son enfance dehors, sur des skis, batifolant aux quatre-coins du domaine, du stade de slalom au snowpark en passant par les hors-pistes des Grands Montets. Partout où il pouvait contempler le Toit de l’Europe. Et ce, jusqu’à le connaître sous toutes ses coutures. Léo introduit : « J’aime vraiment la glisse dans son ensemble. J’ai commencé par le piquet. J’étais l’une des têtes brûlées du club, jamais le dernier à envoyer un backflip avec des skis de géant. Ensuite, j’ai assez vite été attiré par le freestyle. Je suis de la génération Candide Thovex, de ceux qui ont grandi en admirant ce demi-dieu rider. Puis, à l’hiver 2011, mon coach de toujours, Greg Liscot, me propose de participer à une compétition de freeride aux Etats-Unis. Je ne gagne pas, je finis 4ème, mais je m’éclate, je prends un pied monstrueux. Une première révélation. Quelques jours plus tard, je suis complètement subjugué par la ligne que plaque Aurélien Ducroz pour arracher son deuxième titre de champion du monde Freeride World Tour, à Verbier. Deuxième révélation. Je me dis : OK, c’est ça et rien d’autre que je veux faire ! » Tout juste 18 ans et déjà la volonté farouche de se faire une place, voire même un nom, sur le Freeride World Tour.

FWT, ANTICHAMBRE ET INSTINCT

Le FWT ? « Un circuit de ski freeride où les 30 meilleurs mondiaux s’affrontent sur 4 étapes organisées aux 4 coins de la planète avant une grande finale, à Verbier, en Suisse. À chaque fois, nous nous élançons tous en haut de la même face puis les juges nous départagent en fonction de l’impression générale de fluidité et d’aisance que l’on dégage ; l’audace et l’originalité dans notre choix d’itinéraire ; ainsi que la propreté et la maitrise de nos sauts. C’est une question de style, de technique, de panache et de créativité ! » Il ose même la métaphore chargée de poésie : « La face de la montagne, c’est comme une page blanche. Le ski est alors le stylo qui permet d’écrire tes pensées. » En 2013, Léo Slemett devient le plus jeune coureur de l’Histoire à intégrer le monde des grands. « J’ai directement été renvoyé d’où je venais à l’issue de la saison. Je manquais de confiance, de consistance, d’expérience… 2013 fût une très formatrice, un apprentissage express ! » 

J’AI COMMENCÉ PAR LE PIQUET. J’ÉTAIS LA TÊTE BRÛLÉE DU CLUB, JAMAIS LE DERNIER À ENVOYER UN BACKFLIP AVEC DES SKIS DE GÉANT

L’année suivante, revanchard, il repart au combat, bien déterminé à monter pour de bon dans l’ascenseur, ou plutôt le téléphérique, qui le mènera de l’antichambre vers l’élite. « Je réalise un hiver exceptionnel. Hyper régulier. Sur 10 compétitions, je crois que je ne sors pas une seule fois du top 10. » En 2015, mais surtout en 2016, il revient dans le FWT avec la dynamique d’un pistard lancé tout schuss. Beaucoup mieux armé, plus mature mentalement, plus mûr physiquement, il termine 14ème puis 5èmedu classement général l’année suivante. « Je progressais certes, cependant, j’étais encore sur la retenue. J’en gardais sous le pied. Je ne sortais jamais des schémas de course que j’avais établi. J’écrivais tous les scénarios à l’avance et m’appliquais à consciencieusement les respecter. Je muselais l’instinct de l’animal qui sommeillait en moi. Je skiais sans laisser aucune place à l’intuition, ce petit instant de folie qui fait basculer ton run du côté gagnant. »

LES MONTAGNES RUSTRES

L’ascension est fulgurante. La trajectoire rectiligne. Léo apprend vite. Aussi vite qu’il dévale les pentes enneigées. Pourtant, le 19 avril 2016, sa vie va être bouleversée à jamais. Alors qu’il paraissait avoir été élu par Dame Nature pour un jour tutoyer les sommets, celle-ci donne à sa vie un tournant tragique. Un virage dramatique. Un saut dans ce que l’or blanc compte de plus noir et obscur. Sans laisser à Léo le temps d’assurer ce qu’il réalise habituellement à merveille : la réception. La montagne qui paraissait jusqu’alors si bienveillante à son égard va se révéler sous son aspect le plus cruel. Le 19 avril 2016, Estelle Balet, la compagne de Léo depuis 2 ans et demi, double championne du monde de snowboard freeride, est emportée par une avalanche. 

La vie de Léo devient alors une montagne russe. Une montagne rustre. Fauchant avec une violence inouïe et une brutalité funeste celui qu’elle semblait porter tout en haut pour finalement l’amener tout en bas. Le doux silence recouvre à nouveau l’athlète. Une pudeur teintée de force et de délicatesse. La gravité sobre et placide de celui qui s’est relevé après avoir été dévasté. La noblesse solennelle, la solennité noble, de celui qui a surmonté une épreuve éprouvante mais qui jamais ne revendiquera son courage et sa persévérance, jamais il n’en fera une vertue. Il concède juste : « Il y a un Léo avant et un Léo après ». L’émotion est palpable. La blessure toujours présente. La cicatrice indélébile, une part de lui-même : « Le rapport à la montagne, il est bâtard. Très paradoxal. La montagne, c’est ce qui m’a rendu le plus heureux mais également ce qui m’a rendu le plus malheureux. »

RESILIENCE, CONFUCIUS ET TAPIS ROUGE

Car on le répète, Léo est le personnage principal d’un roman de Roger Frison Rocher. Pas un héros. Il n’est ni invincible, ni insubmersible. Résilient, cependant. Robuste. Opiniâtre. Il a la couenne dure. Comme tous ses ancêtres chamoniards avant lui. Ainsi, l’année suivante, en 2017, il est sacré champion du monde. Oui, champion du monde du FWT. Les sommets enneigés lui déroulent une moquette rouge jusqu’au podium 12 mois après l’avoir mis au tapis. Comme si la montagne s’offrait à nouveau à lui après lui avoir tout pris. Un destin sur des montagnes russes. Des montagnes rustres. 

 

JE SKIAIS SANS LAISSER AUCUNE PLACE À L’INTUITION, CE PETIT INSTANT DE FOLIE QUI FAIT BASCULER TON RUN DU CÔTÉ GAGNANT.

Comment s’est-il redressé alors même qu’à l’automne 2016 il pensait ranger ses planches à tout jamais ? L’intéressé dessine une ébauche d’explication : « Dans ma vie, je n’ai jamais été très doué à l’école. Par contre, je suis un très bon élève à l’école de la vie. » Peu à l’aise en classe, le haut-savoyard se révèle surdoué en dehors des murs. « Le processus de reconstruction a débuté autour d’un café avec une amie. À la fin de l’automne 2016. Je lui ai dit : « Je vais revenir, mais je vais revenir pour gagner. » Je ne l’explique pas. J’ai simplement exprimé une conviction profonde à un instant T, sans véritablement savoir combien le chemin qui suivrait serait long et éprouvant. » Peu importe, un émérite penseur chinois n’a-t-il pas déclaré que le « bonheur ne se trouve pas au sommet de la montagne, mais dans la façon de la gravir » ? Voilà donc Confucius armé d’un casque, d’une combinaison XXL et de skis larges qui rédige de beaux discours sur des pages blanches et enneigées à base de backflips audacieux et courbes maitrisées. 2017 est une année faste. Jusqu’à la finale de Verbier où ils sont encore trois à pouvoir remporter le titre. 3 riders à égalité dans le SAS de départ. « Ce matin-là, je savais que je ne tomberais pas, que je poserais ma ligne. » Prophétie auto-réalisatrice. Il termine 2èmede l’épreuve et monte sur le trône. « Pas une consécration, juste une étape supplémentaire dans mon processus de reconstruction. »

PETIT ROBERT, VERSATILITE ET SIGNATURE

Cantonner les succès de Léo à sa résilience et à sa force mentale, ce serait prendre le risque d’omettre ses formidables qualités de skieur. Car derrière l’humain, il y a un athlète. Derrière le champion, un sportif ascète. Un rider unique. Avec une signature. Cette fameuse ligne, ondulation intrépide, courbe harmonieuse, avec laquelle il paraphe chacune de ses faces. Encore et toujours la métaphore du crayon et de la page blanche. « Un bon freerider, c’est un skieur polyvalent capable de s’exprimer sans prendre de risque inconsidéré. » Pas de fausse modestie, le frenchie admet répondre à cette définition. Versatile et joueur, il a cette faculté à laisser parler ses spatules sur toutes les pentes, peu importe leurs caractéristiques. Embarrassé à l’idée d’atterrir une microseconde sur ses qualités, il rebondit instantanément et se réceptionne là où se situe sa marge de progression : « Je dois densifier mon carnet de figures. Disposer d’un catalogue de tricks plus important. » 

PLUS QUE DU BUDGET ET DES EFFETS SPÉCIAUX, J’ADMIRE LES SKIEURS QUI METTENT LEUR VIE ET LEURS TRIPES DANS UN PROJET !

Ici transparaissent d’autres aptitudes du champion. Pas celles que l’on retrouve dans ses jambes, mais dans sa tête. Et son coeur. Le ski est son coeur de métier. Raison pour laquelle il met autant de coeur à l’ouvrage. « Ce que je déteste le plus, c’est lorsque l’on me dit que j’ai de la chance... Mon pauvre, si tu savais... » Il bouillonne : « Non, je ne dois rien à la chance. Tout ce que j’ai réussi, je l’ai mérité. Je suis un bourreau de travail. Un besogneux. Je m’entraine beaucoup afin que le jour de la compétition, il ne demeure aucune part d’inconnu. » Certains naissent champion, d’autres le deviennent. Léo est un hybride. Le goût du labeur pour faire fructifier le talent. Avec un entraineur à ses côtés. Greg Liscot. Depuis plus de 15 ans. Un binôme précieux et prépondérant dans sa performance alors que la plupart de ses concurrents sont autodidactes.

Pointilleux et perfectionniste, il reconnait être « un perpétuel insatisfait ». Aérien et acrobatique une fois en apesanteur, il ne prend rien à la légère. À l’heure d’enseigner la théorie de Schopenhauer à leurs élèves de Terminale, les professeurs de philosophie devraient citer Léo Slémett à titre d’exemple. Une réincarnation de ce ressort auquel le moraliste allemand compare le désir. Ce rebond qui t’amène ailleurs, toujours plus loin qu’à l’endroit où tu pensais initialement t’accomplir. Pour le haut-savoyard, la satisfaction est un mirage qui s’évapore dès lors qu’il l’approche de trop près.

PIMENT, ROMANTISME ET SKI-PORN

Ce qui fonde la singularité de Léo, ce sont aussi ses convictions. Plus jeune rookie de l’Histoire du FWT, il se revendique pourtant fervent défenseur d’un freeride à l’ancienne. Un nostalgique de cette époque où il s’agissait de « rider de vraies lignes qui racontent des histoires et non pas un enchainement de sections sans cohérence. » Il poursuit : « J’ai un amour de la belle courbe. Pour moi, mon sport ne consiste pas en la seule réalisation de sauts qui vont faire vibrer la planète entière. » Léo est le produit d’une vision oldschool du freeride, presque romantique, couplée à une volonté perpétuelle d’innover. C’était mieux avant et ça sera également mieux demain. « J’ai toujours essayé des choses différentes. Apporter une dimension créative dans mon ski. Pour moi, un bon run c’est une ligne unique, pimentée comme j’aime, presque un peu tordue et dont je sais que si je la plaque, ça va scorer ! » Le champion du monde est affirmatif : « Je n’ai que très peu de respect pour ceux qui copient. Pour moi, le challenge réside dans le résultat mais également dans le fait de s’aventurer là où personne n’est jamais allé… »  

Défricheur et esthète : c’est le dernier versant de Léo Slemett. « Je suis avant tout un compétiteur. Par conséquent, avant, la consécration ne passait que par la victoire. » Ses rêves se limitaient aux podiums du FWT. Depuis quelques temps, il voit plus grand. Ou plus large. Par passion, beaucoup. Par nécessité, un peu. Diplômé en marketing et communication, lucide, il reconnait : « L’image, les photos, les vidéos… c’est toute cette matière que tu offres à tes partenaires pour pouvoir communiquer qui te font vivre finalement. » Mais le skieur contrebalance : « Je ne fais pas cela à contrecœur. Bien au contraire. J’adore la photo, son grain. J’arrive facilement à me projeter sur les images que j’ai envie de montrer et réaliser. C’est pareil concernant les films. Je ne suis pas adepte du ski-porn, de cette recherche pure et dure du sensationnel. J’aime les histoires. Avec un fil conducteur, un message... Plus que du budget et des effets spéciaux, j’admire les skieurs qui mettent leur vie et leurs tripes dans un projet ! »

PIERRE DE COUBERTIN, COURONNE ET FRISON-ROCHE

JE NE SUIS JAMAIS AUSSI FORT QUE LORSQUE L’ON NE M’ATTEND PAS. LORSQUE J’AI LA TÊTE SOUS L’EAU.

En 2018 et 2019, le chamoniard continue de suivre le cours de cette carrière dont la trajectoire épouse celle d’un chemin de crête. Des hauts, des bas. Les montagnes russes. Les montagnes rustres. « En 2018, j’arrive avec l’étiquette du favori. Un titre à gérer. J’affirmais ne pas avoir de pression mais en réalité, avec le recul, je m’en mettais peut-être inconsciemment. » Il finit tout de même 7ème au général. Puis, à l’aube de l’hiver 2019, Léo se blesse gravement au pied. « La première fois de ma vie que mon corps m’empêche de prendre le départ d’une manche du FWT. » Mais vous savez, Roger Frison-Roche, ses personnages romanesques… Le skieur fait le dos rond et revient avec un plan carré. La dynamique du skieur de piste lancé tout schuss encore une fois. Une victoire en Andorre, une 3ème place en Autriche et une seconde position à Verbier plus tard, le voilà à nouveau sur le podium du classement final. 3èmeen 2019, a-t-il l’ambition de reprendre sa couronne en 2020 ? « Moi quand je cours, c’est pour gagner, pas pour avoir mon nom inscrit sur un dossard. » N’en déplaise à Pierre de Coubertin, si participer est important, de ce côté-ci de la vallée, ce n’est pas suffisant. 

L’automne s’annonce donc studieux. « Je suis toujours dans cette même démarche de progression. Arriver plus fort, plus innovant. Tout en restant discret. Car, même si j’aimerais pouvoir dire le contraire, manifestement, je ne suis jamais aussi fort que lorsque l’on ne m’attend pas. Lorsque j’ai la tête sous l’eau. » La rencontre s’achève comme elle a commencé. Avec humilité et simplicité. Logique. Cousu de fil blanc.

Une histoire qui glisse
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