Publié le 15 décembre 2019
LE KANDAHAR
Crédit photo : © Alexis Boichard / Agence Zoom

LE KANDAHAR

Les jeux-olympiques de la vallée

Reportage

Suivre la piste du Kandahar, c’est remonter l’Histoire du ski alpin. Car ici, dans le petit village des Houches, à l’entrée de Chamonix, on parle vitesse, adrénaline et neige injectée depuis 1948. Ici, le ski est un sport de descente. La fameuse descente de la Verte des Houches. Une piste abrupte et impitoyable qui n’a de Verte que le nom. Une piste mythique qui a consacré les champions d’hier et révélera ceux de demain. Et ce, dès la prochaine étape de Coupe du Monde de Chamonix, les 8 et 9 février prochains. Lors des « Jeux Olympiques de la Vallée » !

Sa majesté, Afghanistan et lune de miel

Crédit photo : © Gaetan Haugeard

« General Roberts, par la remise de cette Médaille honorifique, Sa Majesté vous fait membre de l’Ordre Britannique pour service rendu à la Couronne. » Le légionnaire se dresse et salue avec promptitude, rectitude et diligence, laissant deviner sa méritante carrière militaire. Nous sommes en 1880, dans un palais souverain de l’Empire du Commonwealth. « Nous vous faisons également Sir Roberts de Kandahar, pour la bravoure héroïque déployée aux confins de l’Afghanistan, lors de cette bataille victorieuse dans le village du même nom."

L’auditoire est ému, mais Henry Lunn encore plus que les autres, fier de voir son ami proche ainsi célébré. Agent de voyage, cet anglais épris de montagne décide alors de rendre hommage à son acolyte en donnant son nom à la première descente de l’Histoire du ski alpin. C’est ainsi qu’est organisé, en 1911, à Montana, en Suisse, le « Challenge Roberts of Kandahar ». Arnold, fils d’Henry, honore à son tour le complice de son père, quelques années plus tard, lorsqu’il inaugure la première épreuve de ski de grande ampleur, avec l’aide de son associé Hannes Schneider, le skieur autrichien le plus célèbre de l’époque, lui-même originaire d’Arlberg. C’est ainsi que le « Arlberg – Kandahar » voit le jour en 1928 dans la station autrichienne de Sankt Anton. Fort de son succès populaire, l’épreuve donne au ski alpin ses lettres de noblesse et devient en seulement quelques éditions l’événement phare de la discipline. « L’A-K », pour les intimes, s’installe pour la première fois à Chamonix en 1948. À partir de cette date, il reviendra très régulièrement au pied du Mont-Blanc. 

La création de la Coupe du Monde de ski en 1967 menace un temps sa notoriété, mais le Kandahar est trop légendaire et a vu trop de champions inscrire leur nom à son palmarès, pour s’éteindre face à la concurrence. Il est alors incorporé comme une étape « à part » du circuit international en vertu d’une organisation tournante. S’il se veut infidèle en migrant parfois à Garmisch, Sankt Anton ou Sestrières, le Kandahar revient toujours à Chamonix. En février 2020, ce sera d’ailleurs l’occasion de fêter leur vingtième lune de miel. 

ADN, flambeau et tradition

Crédit photo : © Michel Cottin / Agence Zoom

Une lune de miel, la vingtième, qui célèbre une véritable complicité, et ce depuis le jour où une bande de créatifs anglais a eu l’idée de chronométrer les descentes de piste enneigée. Frédéric Comte, directeur du Club des Sports de la station haute-savoyarde, en charge de l’organisation du Kandahar, rappelle fièrement : « Le ski alpin fait partie du patrimoine de Chamonix, mais Chamonix appartient également au patrimoine du ski alpin. » Il poursuit : « Accueillir de grandes compétitions sportives, c’est une tradition chez nous ! Un savoir-faire qui remonte aux premiers Jeux Olympiques d’hiver de l’Histoire, en 1924, ici-même. En sachant que deux championnats du monde de ski ont suivi, en 1937 puis en 1962. » 

La glisse à haut-niveau est donc inscrite dans le patrimoine génétique mais également le patrimoine culturel de la vallée. Guillermo Fayed, l’un des derniers enfants du pays à avoir tutoyé les sommets du circuit mondial, est là pour en témoigner : « C’est baigner dans cette atmosphère, naître et grandir ici, qui m’a permis de percer. Ma mère étant monitrice, j’ai appris à skier avant même de savoir marcher… Au début, c’est un jeu, un loisir, puis à force de franchir les étapes les unes après les autres, le rêve devient un objectif concret. » À 34 ans, celui qui a désormais troqué son dossard de coureur contre la casquette d’entraineur, après notamment une 3ème place au classement général de la Coupe du Monde de descente en 2015, est la preuve que la ville créé un terreau fertile à la fleuraison d’une passion et de fait, à l’éclosion de champions. 

Cependant, cette valeur patrimoniale du ski alpin ne doit pas être considérée comme acquise.

« C’est un flambeau qu’il s’agit de transmettre, de génération en génération. Il nous a été légué par les anciens. Le Kandahar est le meilleur moyen de faire perdurer cet héritage. Mon père, aujourd’hui âgé de 84 ans, a lui aussi grandi avec cette course. À son époque, pendant toute la durée de l’évènement, l’école était fermée, la ville retenait son souffle. Tout le monde se rendait au Kandahar. L’émulation était incroyable. Il faut que cette tradition se perpétue, que cet événement demeure cet espace-temps ultra-fédérateur ! »

Le ski alpin fait partie du patrimoine de Chamonix, mais Chamonix appartient également au patrimoine du ski alpin 

Fête de village, pokémon et protocole

Crédit photo : © David Ravanel

Un nom presque mystique inspiré d’une terre afghane reculée, une tradition centenaire, un vecteur sociétal… Quels autres éléments ont contribué à la légende du Kandahar ?  Sa récurrence doublée de ponctualité peut-être ? Guillermo Fayed confirme : « Pour nous, ce sont les Jeux Olympiques de la vallée ! Comme il n’avait lieu que tous les 2 ou 3 ans, cela créait une attente hyper spéciale. Comme une grande fête de village qui dure une semaine, avec toute la magie de l’hiver, le protocole de remise des dossards sur la grande place de Chamonix, la possibilité de te retrouver sur un télésiège avec l’un des meilleurs skieurs du monde en pleine session d’entrainement… C’était géant ! » Régulier mais pas fréquent. Suffisamment rare pour générer l’impatience, suffisamment périodique pour ne pas sombrer dans l’oubli. La juste mesure. Celle des évènements à succès qui savent se faire désirer. 

Le champion local continue d’une facétieuse anecdote : « Moi, c’est cette course qui m’a donné envie de faire carrière dans le ski alpin. À 12 ou 13 ans, je rêvais d’être à la place de ces athlètes dévalant cette piste. Et ceci, sans véritablement croire que je serais un jour à leur place… Il fallait nous voir, on avait des étoiles dans les yeux ! À l’époque, on n’avait pas les Pokemon, du coup, avec les potes du club, notre grand jeu était de récupérer le dossard d’un pro et de collectionner un maximum d’autographes sur ce dernier. J’étais plutôt pas mauvais d’ailleurs. »

En termes de retombées médiatiques, on est sur les mêmes chiffres qu’une journée de tournoi à Roland-Garros 

Paillettes, Roland-Garros et BFM TV

Si le Kandahar a des JO les paillettes et la dimension fédératrice, il en revêt aussi l’importance économique. Frédéric Comte, avec le regard plus pragmatique de l’organisateur qui sait que cette fête de 2 jours cache en réalité des années de travail, révèle : « Accueillir le Kandahar en 2020, 4 ans après la dernière édition de 2016, c’est aussi répondre à la demande de la Communauté de Communes qui souhaitait un événement sportif international de grande ampleur pour faire la promotion du territoire. » Comme ces villes qui candidatent aux JO avec l’espoir de faire de la compétition de Pierre de Coubertin un levier de développement, Chamonix profite des « retombées colossales » du Kandahar. 

 

Le petit pronostic

Crédit photo : © Alexis Boichard / Agence Zoom

Par Frédéric Comte, Directeur du Club des Sports de Chamonix, organisateur du Kandahar :

Le slalom : « Je ne vois pas comment Clément Noël peut ne pas gagner à Chamonix (sourire) ! C’est un discours assez chauvin, je l’admets, mais le slalom semble taillé pour lui. Le tracé ne comporte pas de pente extrême, il faut donc être assez fin pour développer des qualités de vitesse sur les parties les moins raides ! Ça pourrait lui convenir ! » 

Le géant parallèle : « C’est une épreuve hyper spectaculaire, beaucoup plus jeune et par définition moins prévisible. Elle peut donner lieu à de belles surprises. Je mettrais néanmoins une pièce sur Alexis Pinturault. Ça nous offrirait un doublé français à domicile. Ce serait incroyable. Avec cela on est sûr de faire parler du ski et de Chamonix dans le monde entier. Le Kandahar 2020 serait mémorable. »

Crédit photo : © Agence Zoom

Aussi bien d’un point de vue médiatique qu’économique. 

Le directeur interroge : « Vous en connaissez beaucoup des évènements qui sont diffusés en direct sur 20 chaînes de télévision internationales, 60 en différé et qui génèrent près de 200 millions de personnes d’audience cumulée ? On est sur les mêmes chiffres qu’une journée de tournoi à Roland-Garros… » Une médiatisation fantastique qui étend l’aura de la cité haute-savoyarde bien au-delà de l’arc alpin. 

« Les seules fois où l’on parle de Chamonix sur BFM TV, c’est pour annoncer des tragédies, lorsque des alpinistes décèdent en montagne dans la pratique de leur passion. Pour une fois, on va entendre parler de Chamonix positivement ! » 

L’enjeu est donc médiatique, puisque le Kandahar accroît la notoriété de la ville à l’international, mais il est également économique. Observer toute la caravane de la Coupe du Monde accoster au pied du Mont-Blanc pendant quelques jours, c’est la promesse d’une activité trépidante pour tous les acteurs de la vallée, qu’ils soient commerçants, hôteliers ou restaurateurs… Frédéric Comte souligne, enthousiaste : « Nous n’avons pas de système qui permette de mesurer précisément l’affluence. Cependant, avec les ventes de tickets pour la navette entre Chamonix et les Houches ainsi que la fréquentation des parkings environnants, on estime que la course attire au moins 20 000 spectateurs par jour. » 

Une date que les skieurs pros cochent dans leur calendrier

Le Kandahar en chiffres

Crédit photo : Crédit photo : © Alexis Boichard / Agence Zoom
  • 1 948 comme la date du premier Kandahar organisé à Chamonix 
  • 19 comme le nombre d’éditions du Kandahar déjà tenues à Chamonix (celle de 2020 sera la 20ème) 
  • 3 343 mètres, comme la longueur de la piste de la Verte des Houches 
  • 870 mètres, comme le dénivelé négatif entre la ligne de départ et celle de l’arrivée 
  • 2 minutes, comme le temps de course des meilleurs descendeurs 
  •  5 mois, comme le temps de préparation de la piste 
  •  60 à 80 mètres, comme la taille des deux énormes sauts situés sur la partie haute du parcours
  • 20 000 personnes, comme le nombre de spectateurs sur le bord de piste et dans la raquette d’arrivée, pour chaque jour de course 
  • 200 millions, comme l’audience TV internationale cumulée

Mont-Blanc, slalom et "curseur-peur"

Historique, symbolique, médiatique, social, économique… Les valeurs et intérêts portés par le Kandahar sont légion. Cependant, un seul aspect manque encore dans la chambre d’appel pour parfaire le portrait de cet événement et justifier la légende qui l’accompagne : la dimension sportive. Peut-être le point le plus important finalement. Et à ce sujet, autant solliciter l’expertise de Guillermo Fayed. Catégorique, le champion chamoniard balance : « Le Kandahar est très clairement une date que les meilleurs skieurs du monde cochent dans le calendrier de leur saison ! » La raison ? « C’est la plus belle étape au niveau du cadre. » Mais encore ? La réponse à la question par une autre question : « Tu en connais beaucoup des sas de départ où tu t’élances avec le Mont-Blanc sous les yeux ? » 

Crédit photo : © Alexis Boichard / Agence Zoom

Dans la famille impénétrable du circuit de la Coupe du Monde de ski alpin, l’épreuve chamoniarde occupe donc une place à part. L’étape est courtisée car « c’est l’une des plus belles », mais pas que… Le cadre majestueux de la Verte des Houches est doublé d’un tracé très joueur, où les athlètes prennent un plaisir monstre. En partie parce qu’elle s’avance comme une petite respiration, un soulagement, après Kitzbuhel et Wengen, « deux descentes aussi mythiques qu’effroyables où tu pars avec un curseur peur à son apogée… ». Celui qui conserve précieusement sa médaille en chocolat sur le Kandahar de 2016 comme l’un des plus beaux souvenirs de sa carrière – il faut dire « qu’une quatrième place à la maison, ça n’arrive pas tous les jours » - explique : « C’est vraiment une piste très plaisante et ludique. Ce n’est pas la plus difficile mais l’une des plus complètes : tu as des parties techniques, de (très) gros sauts et de longues portions de glisse… Généralement, elle sacre un skieur polyvalent, un skieur qui sait tout faire ! » 

La promesse d’un grand spectacle, aussi bien pour les skieurs que pour les spectateurs. Et ce, même si cette année, le Kandahar se déclinera sous un nouveau jour à travers la tenue, non pas d’une descente, la faute à la densité du calendrier, mais d’un slalom et d’un géant parallèle. Ce qui ne va pas pour déplaire au directeur du Club des Sports qui entrevoit dans cette petite révolution, « une opportunité ». L’opportunité d’abord de mieux se préparer encore à l’accueil de deux autres étapes de Coupe du Monde, déjà actées, à Chamonix, en 2021 et 2023. L’opportunité ensuite de faire vivre une expérience unique aux chamoniards qui pourront admirer la totalité des deux épreuves depuis la raquette d’arrivée, sans écran géant, une prouesse irréalisable en descente. Et enfin, l’opportunité de contempler, pourquoi pas, un français triompher à domicile. Histoire de perpétuer plus que jamais la tradition. Oui, plus que jamais, comme toujours, le Kandahar se transmet. Comme un flambeau. 

Texte : Baptiste Chassagne

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