Publié le 15 décembre 2020

LA PLUS LONGUE COURSE

Devenir guide de haute-montagne. En 7 étapes. À travers 3 histoires.

Reportage

La Compagnie des Guides de Chamonix, 

la plus emblématique et la plus prestigieuse de toutes, souffle cet hiver sa 200ème bougie. Une occasion en or blanc massif que ce double-siècle pour célébrer une profession à mi-chemin entre la passion et la vocation. En guise de cadeau d’anniversaire, nous nous sommes encordés avec 3 guides au profil singulier pour remonter le fil de leur plus longue course. 

Cette course les ayant menés, le long d’une arête effilée, jusqu’à cette vallée du Mont-Blanc qui est devenue leur bureau. Une course inspirée du jeu des 7 familles. 

Car cette famille, on l’intègre après une course en 7 étapes.

Lise Billon 32 ans – Promotion 2017 La Grimpeuse hors-pair

1ère étape

Papa était guide. Mais travaillait en tant que fonctionnaire.

 

« Étant originaire de Romans-sur-Isère, dans la Drôme, l’enfant que j’étais rêvait de devenir photographe animalier, vétérinaire ou reporter sans frontières…  Cependant, mon père était guide. Il a passé le diplôme sans jamais en faire son activité principale. Le week-end,  il partait, en cascade de glace, en ski de randonnée, on grimpait en famille. Cela a beaucoup nourrit mon imaginaire montagne ! De mon côté, j’adorais l’ambiance de mon club d’escalade. L’escalade, ce n’était pas mon fort, j’avais trop peur, je préférais jouer au hand ball. Mais quand les « grands » du club ont commencé à se préparer pour le probatoire,  c’est là que m’est venue l’envie de devenir guide. Ils étaient en permanence dehors. J’admirais l’énergie qui se dégageait de leur groupe. Leur rêve est devenu le mien, même si le chemin me semblait parsemé d’obstacles… Le challenge était assez motivant à mes yeux pour tous les surmonter ! »

2ème étape

Les bases de mon autonomie en montagne.

« De 15 à 18 ans, bille en tête, j’ai exercé un forcing auprès de mes parents pour qu’ils m’inscrivent à des stages de grimpe avec la FFME. Je me suis aussi scolarisée à la section Sport Nature du lycée de Die. C’est durant cette période que j’ai appris à surmonter mes peurs et construit les bases de mon autonomie en montagne. » 

 

3ème étape

La Face Sud de la Meije.

« Ma première grande course, la Face Sud de la Meije, dans les Écrins, avec le Comité Régional de la FFME, fonctionna comme un déclic. Je suis un pur produit fédéral, j’ai gravi les échelons grâce aux nombreux stages de la « fédé ». Et celui-ci, particulièrement, me laisse un souvenir impérissable. Car après avoir réussi cette course, ce qui était jusqu’alors inaccessible est devenu possible. J’avais l’impression de vivre par moi-même ce qui m’avait toujours fait rêver : les aventures, les expéditions, les explorations… »

4ème étape

La sélection en équipe nationale d’alpinisme.

« Juste après mon entrée en STAPS à l’université de Grenoble, j’ai intégré les équipes nationales d’alpinisme. à l’époque, peu de filles se présentaient. Nous étions 10 candidates pour une seule place. J’ai eu la chance d’être sélectionnée. Cela m’a donné les clés d’une confiance et d’une indépendance que je n’avais pas totalement pour aller au-devant de plus grandes ambitions. J’ai alors été prise dans un cercle vertueux de rencontres et d’expéditions aux quatre coins du monde qui te font monter en compétences. Petit à petit, j’ai pu compléter la fameuse liste de courses et arrivée pleinement préparée au probatoire. »

 

5ème étape

Une fratrie qui réussit le probatoire ! C’est pas commun…

« Les résultats du probatoire sont affichés sur un tableau à l’ENSA. C’est très simple, sans fioriture, comme au baccalauréat. J’avais 25 ans et au-delà de la joie d’être reçue, je me souviens surtout du bonheur partagé avec mon frère. On avait préparé et passé l’examen ensemble. Je stressais autant pour lui que pour moi. Ce sentiment d’accomplissement collectif… c’était beau ! Ce n’est pas tous les jours qu’une fratrie réussit le probatoire en même temps ! » 

 

6ème étape

La Face Nord des Grandes Jorasses.

« Le jour où j’ai franchi le pas entre les courses classiques que tu effectues en tant qu’aspirant et celles, plus engagées, possibles lorsque tu es diplômée, restera un souvenir gravé. Il relevait du challenge personnel que de savoir si j’étais capable d’emmener un client sur un tel itinéraire ! Sur cette cordée, j’étais accompagnée d’une autre guide, Marion Poitevin. Nous avions pour objectif la Face Nord des Grandes Jorasses par la célèbre voie Walter Bonatti. En 2 jours, avec bivouac, car la course à la journée nous semblait présomptueuse. Finalement, on est revenu le soir-même. Avec la sensation assez gratifiante de savoir que j’étais capable de franchir ce pas. »

7ème étape

Coach. Pour redonner ma pierre à l’édifice.

« Encore une fois, je suis un pur produit fédéral. Par conséquent, rendre aujourd’hui la confiance qui m’a été accordée est un plaisir tout autant qu’un privilège. En étant coach de l’équipe nationale d’alpinisme féminine à laquelle j’ai jadis appartenu, c’est un peu comme si je rendais ma pierre à l’édifice. Elles sont 6, âgées de 26 à 29 ans, que je les forme sur des stages tout au long de l’année. C’est hyper agréable et gratifiant de les voir progresser. Je fais partie de la promotion 2017, assez médiatisée, car garnie de 6 filles devenant guides la même année. On a beaucoup parlé de la féminisation de la profession à ce moment-là, mais moi, je ne me suis jamais sentie investie d’une mission. Le fait d’être un bon guide n’a rien à voir avec le genre : tu as des guides mecs qui sont très sensibles, patients et empathiques ! Ces qualités ne sont pas le monopole des femmes guides ! »

Vivian Bruchez 34 ans – Promotion 2011 L’Héritier

Crédit photo : Mathis Dumas

1ère étape

 La graine qui devient plante.

« Je viens d’une famille purement montagnarde. J’ai grandi au pied du Mont-Blanc. J’ai baigné dans cet univers depuis tout petit. Mes parents étaient moniteurs de ski, mes grands-parents guides… Pourtant, je n’ai jamais ressenti de pression quant au fait de devoir reprendre cet héritage comme un flambeau. L’envie de devenir guide est apparue doucement, naturellement. Il n’y a pas eu de déclic, l’évidence s’est progressivement imposée à moi à partir de l’adolescence. Par contre, une fois que la graine avait germé, la conviction, comme une plante, n’a cessé de grandir en moi. À cet instant, j’ai dédié absolument 100% de mon temps à la réalisation de mon objectif ! » 

Crédit photo : Mathis Dumas

2ème étape

Rattraper mon retard en escalade.

« À 16 ans, je pratiquais le ski alpin à haut-niveau, du coup, je n’avais pas trop de doute quant à mes capacités de glisse. Par contre, lorsque j’ai lu la liste de courses qu’il nous fallait présenter au probatoire, j’ai pris conscience que j’allais devoir m’entraîner comme un malade pour rattraper mon retard en escalade. Je m’y suis mis nuits et jours. J’ai bouffé un nombre d’heures de grimpe incalculables sur la falaise du Renard, chez moi, à Vallorcine. » 

 

3ème étape

La sélection pour le Groupe 

« Excellence » du CAF.

« À 18 ans, je me suis présenté, un peu les mains dans les poches, à la sélection de la FFCAM (Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne) pour le groupe « Excellence ». L’idée, c’était de passer un test, m’éprouver sur une épreuve d’entrainement dans un contexte très concurrentiel. Là, je me suis surpris moi-même. Ma technique était peu académique, très perfectible car nouvelle, mais j’étais acharné. Je ne lâchais rien. Pas un centimètre. Ce jour-là, j’ai compris que j’avais les moyens de mes ambitions, le potentiel pour faire muer mes rêves en réalité ! »

Crédit photo : Mathis Dumas

4ème étape

Au probatoire. Monstre prêt !

« Je suis arrivé à l’examen du probatoire affûté et motivé comme jamais. Peut-être même un peu trop d’ailleurs (sourire) ! Quelques jours avant, pour achever ma préparation, j’ai réalisé un stage intensif où j’ai réellement tiré sur la machine et repoussé loin mes limites. J’avais tout donné, j’étais rincé. Si bien que je suis tombé malade la veille du probatoire. Sur la première épreuve, la cascade de glace, j’ai fini en fermant les yeux de douleur. J’avais mal géré mon pic de forme ! Finalement, et heureusement, j’ai repris des watts au fil des jours et retrouvé du plaisir. J’ai pu m’exprimer, je me sentais fort dans l’effort. Après les résultats, je me suis envoyé une bringue à la hauteur de l’investissement consenti ! » 

 

5ème étape

Mon premier été : 17 Mont-Blanc. 

« Mes débuts dans l’exercice du métier. Pour mon premier été d’aspirant, je suis monté 17 fois là-haut ! Je ne suis pas de ceux qui vont le critiquer puisqu’il serait soi-disant un classique devenu mainstream. Et je m’érige face aux préjugés assimilant sa clientèle à des conquérants qui ne souhaitent qu’une chose : cocher une case, épingler un sommet. C’est faux ! La majorité des passionnés que j’ai emmené à 4810 mètres était portée par une motivation beaucoup plus profonde. D’ailleurs, de cet été là m’est restée une clientèle très fidèle qui me sollicite encore aujourd’hui ! »  

Crédit photo : Mathis Dumas
Crédit photo : Mathis Dumas

6ème étape

Une fois la tête sortie du guidon.

« L’étape suivante se fait dans la foulée de la précédente. Après avoir pris un peu de recul sur cet été intense, une fois la tête sortie du guidon, j’ai pris conscience de combien la dimension humaine est fondamentale dans le métier de guide. Toi, tu transmets à tes clients ta connaissance de la montagne, tu les sensibilises au danger, mais eux aussi t’apportent quelque chose. L’apprentissage est réciproque. Je me suis nourri de leurs expériences, de leurs récits, me rendant compte qu’au-delà de ma passion, je ne savais absolument rien du monde… » 

 

 

Crédit photo : Mathis Dumas

7ème étape

Transmettre. Every single day !

 

« Plus que l’obtention de mon diplôme de guide, la dernière étape qui jalonne mon parcours, c’est l’engagement que je mets au quotidien dans mon activité.

Aujourd’hui, ce qui m’attire, c’est le ski de pente raide. Avec cette volonté d’assurer la filiation d’un héritage.

Lorsque je m’élance dans une face mythique, que ce soit l’Aiguille Blanche de Peuterey ou le Nant-Blanc, j’ai les jambes qui frétillent en pensant aux héros qui m’ont précédé.

Comme eux, j’ai envie de laisser une trace à travers les itinéraires que j’ouvre. Ce n’est pas de l’égo, mais une mission, celle de marquer l’Histoire, d’une ligne sur une pente vierge, pas d’une ligne dans un livre ! »

Mathis Dumas 26 ans – Promotion 2019 Le Talent brut

Crédit photo : Mathis Dumas

1ère étape

La sélection pour le Groupe 

« Excellence » du CAF.

« D’où je viens, en Ardèche, la notion de haute-montagne n’existe pas. Encore moins celle de guide. La découverte s’est faite petit à petit, alors que je m’engageais, adolescent, dans une démarche de haut-niveau en cascade de glace. J’ai déménagé, seul, à l’âge de 15 ans, pour intégrer le lycée de Saint-Michel-de-Maurienne, dédié aux métiers de la montagne. J’ai alors fait la rencontre de trois guides - Patrick Villeneuve, Frédéric Valet et David Marnezy - qui m’ont bouleversé par leurs récits. Toi, t’es assis là, sur une chaise, entre quatre murs, et eux t’expliquent qu’ils sont payés à crapahuter dehors toute l’année. Ça a fonctionné comme une révélation, ça m’a ouvert des perspectives. À l’école, j’avais toujours été assez mauvais élève et, là, enfin je me découvrais une voie épanouissante… »

Crédit photo : Mathis Dumas

2ème étape

Le débarquement à Chamonix.

« À 16 ans, dans le cadre de mon BEP spécialisé dans la maintenance des remontées mécaniques, je me suis démené pour trouver un stage à l’Aiguille du Midi. Une fois sur place, on s’est débrouillé pour trouver des « grands » d’accord avec le fait d’emmener avec eux en haute-montagne de petits jeunes. Je me rappelle, d’un souvenir d’une précision rare, notre première sortie dans la vallée avec les copains. Il s’agissait de la Goulotte Chéré au Triangle du Tacul. On avait dormi au refuge des Cosmiques. S’en sont suivies deux années de kiff et de bambées. C’est à cet instant-là que l’on a commencé à « zyeuter » la liste de courses exigée pour le probatoire… » 

 

 

Crédit photo : Mathis Dumas

3ème étape

La Face Nord des Grandes Jorasses. Par les 3 voies.

« Lorsque tu commences à préparer ta liste de courses, au nombre de 43 exactement, c’est que - ça y est - tu t’inscris dans une véritable démarche qui va potentiellement changer ta vie : essayer de devenir guide ! Tu ne dois pas en manquer une seule puisqu’au probatoire, ils te challengent sur cette liste par un oral méticuleux afin de savoir si tu as effectivement réalisé toutes les courses. Celle qui m’a le plus marqué, c’est la Face Nord des Grandes Jorasses que j’ai grimpé par 3 voies réputées très difficiles. En réaliser une dans sa vie d’alpiniste, c’est déjà un aboutissement, alors en avoir coché 3 à seulement 20 ans, forcément, ça m’a donné de la confiance. Je me sentais prêt pour le probatoire ! »

Crédit photo : Mathis Dumas
Crédit photo : Mathis Dumas

4ème étape

Les Dômes de Miage. Plus jamais le même.

« J’ai préparé ce probatoire avec un ami proche, Aurélien Vaissière. On partageait vraiment beaucoup de choses. Se présenter en même temps au concours nous donnait de la force. Une semaine avant l’échéance, on décide de s’organiser une dernière grosse sortie en montagne avant de se reposer pour surcompenser en vue du Jour J. Le projet, c’est les Dômes de Miage, à ski, à la journée, en faisant la trace dans la neige fraîche. Un programme costaud. Malheureusement, une fois arrivé sur l’arête sommitale, Aurélien chute. Je le vois glisser, impuissant, en direction du vide, avant qu’il ne disparaisse. J’appelle alors le PGHM, complètement choqué, parce que mon ami vient de mourir devant moi… Finalement, grâce au sauvetage de l’hélicoptère, Aurélien s’en sort de façon miraculeuse. Au début, j’ai sous-estimé la charge émotionnelle que j’avais vécu. Mais deux mois après, je n’en dormais plus la nuit. Je le revoyais glisser vers le vide, doucement, sans pouvoir s’arrêter. Ma première grande peur en montagne, celle qui a failli me faire tout plaquer, celle qui te fait prendre conscience combien le métier que tu as choisi est risqué ! » 

5ème étape

Délaisser la performance au profit du métier.

« Avec Aurélien, nos histoires sont enchevêtrées par le destin (sourire) ! Finalement, nous avons obtenu le probatoire à une année d’intervalle, le temps que lui se remette physiquement de sa chute. Et bizarrement, lorsque l’on fut sélectionné, nous avons chacun choisi une voie opposée, tout en restant très proche : lui, il continuait dans sa démarche de performance en alpinisme ; moi, marqué à jamais par l’accident, je préférais délaisser la performance pure au profit de la photographie et de la profession de guide en elle-même. De cet accident est née une réelle prise de conscience du danger mais surtout une manière d’appréhender la montagne. » 

Crédit photo : Mathis Dumas

6ème étape

Mon premier Mont-Blanc.

« Mon premier Mont-Blanc en tant qu’aspirant guide m’a mis une petite claque. Non pas par la difficulté mais par la puissance de la relation qui s’établit entre un guide et ses clients. Tu te rends compte de façon très concrète que ton rôle, ce n’est pas uniquement de déployer des compétences techniques pour amener ta cordée là où elle le souhaite, en toute sécurité. Non !  Il faut aimer rencontrer de nouvelles personnes et tisser un lien de confiance à chaque course. Tu dois être excellent technicien mais aussi maître de pédagogie, d’empathie et de bienveillance. Le meilleur guide, ce n’est plus celui qui est capable de monter à 2000 m/h de vitesse verticale ou de grimper du 8B ! » 

 

7ème étape

Suis-je prêt à assumer un style de vie aussi particulier ?

« La dernière étape est d’ordre mental. J’y ai été confrontée quelques mois après mes débuts dans ce métier. C’est une étape sous forme de question. Un doute qui s’immisce insidieusement dans ta tête : suis-je prêt à assumer ce style de vie très particulier, à composer avec le risque, l’incertitude et les responsabilités chaque matin ? Suis-je prêt à renoncer à une vie « paisible » ? Car le quotidien du guide n’a rien de normal. Puis finalement, la réponse s’est imposée d’elle-même. Grâce notamment à ma compagne et un entourage très présent. Maintenant, je suis habité d’une volonté profonde : devenir un bon guide ! Et un bon guide pour moi, c’est un guide qui amène ses clients vers une expérience unique plutôt que vers la pure performance. » 

 Journaliste : Baptiste Chassagne

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