Publié le 15 mars 2021

La Pièce maîtresse

Maxime Vachier Lagrave, N°1 français

Interview, Echec

C’est l’épopée d’un chevalier épris de joutes cérébrales qui avait l’ambition de s’assoir sur le trône. Le trône de l’échiquier mondial. Une étendue quadrillée et policée où la diplomatie se règle à coups de roque, promotion et prise en passant. Ce Cavalier un peu Fou qui rêve de devenir Roi, c’est Maxime Vachier Lagrave. À 30 ans, le meilleur joueur d’échecs français de l’Histoire attend son Tour. Ou plutôt son heure de gloire. Grand maître international à l’âge de 14 ans, 2ème du classement mondial pour sa 26ème bougie, ça fait bien longtemps que le prodige a placé ses Pions pour devenir numéro 1. Rencontre avec la pièce maîtresse des échecs tricolores à une époque où le jeu millénaire semble avoir retrouvé son lustre d’antan grâce au succès populaire de la série Reine produite par Netflix, The Queen’s Gambit.

Flamme, Potentiel et Violence

En préambule, pouvez-vous nous raconter votre découverte du jeu d’échecs ? À quand remonte le souvenir de votre première partie ? 

Dès mes 4 ans, j’ai commencé à démontrer quelques facultés de raisonnement et une appétence pour les mathématiques. Mon père trouvait mon esprit assez logique et s’est dit qu’il serait bien que je découvre les échecs... Du coup, au Noël suivant, il a offert un échiquier électronique à l’ensemble de la famille. J’ai donc joué ma première partie à l’âge de 5 ans contre cette petite machine. 

Avez-vous grandi dans une famille où était implantée une vraie culture des échecs ? 

Non, pas vraiment. Mon père pratiquait un peu, mais pour le loisir. Jamais en club et encore moins en compétition. Par contre, on avait cette culture familiale des jeux de société. Les parties de carte avec mes oncles, mes tantes, mes cousins, c’était presque une tradition ! 

Quand avez-vous commencé à vous inscrire dans une démarche de compétition ? 

Assez rapidement après ma première partie en réalité. Face à l’intérêt que je déployais à l’égard de ce jeu, mes parents m’ont inscrit au club de Créteil, à côté de chez moi. J’ai d’abord pris des

Ce qui est éreintant, c'est la violence psycologique insoupconnable d'une partie d'échecs !

cours collectifs puis des cours individuels, avec mon premier entraîneur Eric Birmingham, qui avait identifié chez moi « un potentiel ». 

À quel moment prenez-vous conscience d’avoir ce petit quelque chose en plus ? Cette prise de conscience est-elle suivie d’un déclic qui vous fait embrasser la perspective d’une carrière professionnelle au cours de laquelle le rêve de devenir numéro 1 pourrait se muer en objectif réalisable ? 

Je tiens de suite à préciser que cela reste un « rêve » que de devenir le numéro 1, même si j’en suis clairement plus proche aujourd’hui que quelques années en arrière (sourire)… Finalement, tout est allé très vite puisque j’ai réussi à être compétitif aux Championnats du Monde dès les catégories « jeunes ». Je suis monté sur plusieurs podiums internationaux entre 10 et 13 ans, puis j’ai accédé au titre honorifique de « grand maître » à l’âge de 14 ans, en 2005. En 2007, lorsque je suis devenu Champion de France à l’âge de 17 ans, j’ai compris que le top 100 mondial était accessible à court-terme. Ma progression linéaire, bien que jalonnée de quelques périodes de stagnation, m’a donné confiance et, à 20 ans, au sortir de ma licence universitaire en mathématiques, je me suis lancé dans une carrière professionnelle, animé par la volonté de ne me fixer aucune limite… 

Qu’est ce qui, instantanément, vous attire dans les échecs et déclenche cette passion dévorante ? 

C’est difficile de mettre des mots sur des sensations lorsque l’on a seulement 5 ans… Cette attraction s’est révélée très intuitive, comme l’impression de trouver naturellement sa voie. Au début, je crois que j’ai tout de suite aimé l’aspect ludique : trouver des bons coups permettant de solutionner des problèmes. Puis, avec les tournois a émergé une autre facette, une autre motivation : l’esprit de compétition. Je voulais devenir le meilleur et me mesurer aux plus grands ! 

Enfant, les échecs étaient un jeu. Adulte, ils sont devenus un métier. La passion est-elle toujours la même ? Ne s’est-elle pas étiolée au gré de cette transition ? 

Non, pas du tout. Disons que le jeu et le métier se sont rejoints, grâce à cette passion justement qui a exercé son rôle de trait d’union. Après, il est certain que mon regard sur la discipline a évolué, que ma philosophie est différente désormais. Mais c’est aussi dû aux avancées technologiques et aux ordinateurs, qui ont véritablement révolutionné le jeu. 

N’est-ce pas éreintant voire même lassant de jouer au même jeu depuis près de 25 ans ? D’un regard profane et extérieur, contrairement à d’autres sports outdoor, on a l’impression d’une grande redondance entre les tournois, entre les parties… 

Quand vous commencez à développer une petite expertise, vous vous rendez compte que la richesse de ce jeu est presque inépuisable et que chaque partie ne ressemble à aucune autre… Par contre, ce qui est éreintant, c’est la violence psychologique assez insoupçonnable d’une partie d’échecs. Il faut s’imaginer que, comme dans une arène, pendant près de 6 heures, vous affrontez quelqu’un qui veut votre mise à mort. Et réciproquement, vous voulez sa peau. C’est très brutal. 

Le cerveau a ses limites que l'on peut repousser

Dans ce contexte, comment faites-vous pour entretenir le feu de cette passion et retourner sans cesse « au combat » ? 

La chose la plus importante, c’est conserver cette dimension ludique, ce plaisir lié au jeu. Garder la flamme. Pour ça, il y a plusieurs vecteurs qui permettent d’entretenir cette passion : la noblesse millénaire de ce jeu qui résiste à l’espèce humaine et la quête de vérité un peu supérieure qui nous anime, avec la volonté de le résoudre une bonne fois pour toute ; l’aspect collectif ensuite, car c’est une superbe opportunité de faire des rencontres, de partager des moments forts et de vivre des aventures collectives… Pour ma part, par exemple, les compétitions que je préfère, ce sont les tournois en équipe, avec l’équipe de France.

Concentration, Requins et Uppercut

En filigrane, vous dessinez les qualités qui fondent un excellent joueur d’échecs, capable de s’imposer sur la durée au plus haut-niveau mondial : l’endurance mentale, l’amour authentique du jeu et la persévérance. 

Exactement ! Il faut aussi être capable de se relever. L’une des plus grandes qualités, c’est de savoir surmonter ces défaites et accepter cette sensation d’impuissance qui vous saisit lorsque vous êtes acculé par l’adversaire et que la victoire vous échappe… Une autre particularité de notre sport réside dans le fait qu’il nous faut être performant pendant près de 6 mois de l’année. Les compétitions s’enchaînent, et contrairement à d’autres athlètes, sans aucun risque de blessure physique. La seule usure peut être mentale. Et là, c’est encore plus difficile de revenir. La convalescence est très longue. Donc, l’endurance, clairement, c’est une qualité fondamentale… 

Si l’on se focalise plus précisément sur la partie d’échecs en elle-même, dans quel état d’esprit vous trouvez-vous, pendant ces 6 heures que durent parfois une partie ? 

L’objectif clairement, c’est de déployer le maximum de concentration sur tout le temps d’une partie, mais particulièrement sur ces moments-clés que l’on apprend à identifier avec l’expérience. Il est impossible d’être concentré de façon efficace et continue pendant 6 heures. Le cerveau a ses limites que l’on ne peut repousser. Du coup, l’idée est d’apprendre à « gérer » ses temps de réflexion et faire « matcher » ces instants de concentration intense avec les moments-clés où l’issue de la partie se dessine. Moi, pour atteindre ma concentration maximale, je vais regarder en l’air et fixer le plafond. A contrario, quelques minutes plus tard, mon cerveau peut me réclamer une pause et j’ai appris à l’écouter… 

Les émotions interfèrent-elles avec cette concentration ? Comment gérez-vous leur cohabitation ?

Ne pas laisser transparaître ses émotions est l’une des clés de réussite. Je ne dois donner aucune prise à mon adversaire. Peu importe ce que je ressens, je conserve quoi qu’il arrive ma poker face ! Forcément, si je réalise un joli coup, je vais me réjouir, et si je me mets dans une posture délicate, une pointe de frustration… Ça bout vraiment à l’intérieur. Mais il faut savoir rester de marbre. (Un temps) D’ailleurs, l’une des émotions les plus délicates à gérer, c’est le stress. Toute la subtilité réside dans la capacité à l’entretenir – car c’est un facteur important de performance que de ressentir cette petite pression – mais sans se laisser envahir…  

Du côté du grand public, on imagine souvent les joueurs bâtir leur victoire comme les architectes construisent leur plan : toujours dans l’anticipation, avec souvent plusieurs coups d’avance et une vision d’ensemble de l’ouvrage. Cette image est-elle juste ou erronée ? 

L’analogie est clairement intéressante. Les premiers coups d’une partie sont plus que prépondérants et vont déterminer si les fondations de votre construction seront solides ou non… Ensuite, chaque partie va aboutir à plusieurs étages au cours desquels il faudra battre l’adversaire à chaque fois, comme s’il s’agissait de gagner plusieurs batailles avant d’espérer remporter la guerre. Là où la comparaison avec l’architecte atteint ses limites, c’est sur la part d’imprévu qui émane nécessairement des réactions de son concurrent : le bon joueur doit pouvoir réadapter ses plans en fonction. 

Gagner plusieurs batailles avant d'espérer remporter la guerre

En tant que novice, on a l’impression que vous avez toujours 5 ou 6 coups d’avance, que vous avez absolument tout anticipé ? Est-ce la réalité ? À quel point êtes-vous dans le futur ? 

Je suis considéré comme l’un des joueurs qui calcule le plus, qui va le plus loin dans l’évaluation des possibilités… Mais il est impossible de sans cesse tout anticiper. Avec l’expérience, on arrive à identifier ces moments critiques où il devient primordial d’appuyer sur l’accélérateur niveau calcul. Ça va vite, on peut rapidement se retrouver au-devant d’une centaine de variantes envisageables liées au fait qu’on s’apprête à jouer un seul coup, mais ô combien crucial… 

Vous avez déjà comparé les joueurs d’échecs dont vous faites partie à des requins attirés par l’odeur du sang, n’hésitant pas à achever leur proie, même blessée… 

Ce n’est pas la loi de la jungle, mais presque ! Il y a un véritable rapport de force qui s’instruit, avec une volonté très significative de dominer l’autre. Après, plutôt qu’à des requins, on pourrait aussi nous comparer à des boxeurs. On partage vraiment avec le noble art cette dynamique de donner des coups sans en recevoir ; de placer des uppercuts, au bon endroit et au bon moment, tout en maitrisant l’art de l’esquive ; d’accepter le corps à corps ; de ne jamais baisser la garde sous peine de se faire punir… En boxe comme aux échecs, on a tendance à s’extasier du dernier coup, celui qui envoie l’adversaire au tapis, alors qu’en réalité, il s’agit juste d’apposer le point final à un très long travail de sape… 

Avez-vous une pièce préférée ou fétiche ? 

Non, absolument pas ! Les pièces ont effectivement une valeur absolue – une reine sera toujours supérieure à un fou – mais c’est surtout la position dans laquelle elle se trouve et le contexte dans lequel elle évolue à l’instant T qui vont fonder sa puissance…

Mental, Bodybuilding & Elisabeth Harmon

Dans l’inconscient collectif, les joueurs d’échecs sont souvent considérés comme des personnes dotées d’une grande intelligence mathématique. Estimez-vous également être des athlètes de haut-niveau ? 

C’est une question qui fait débat, mais personnellement, j’estime effectivement être un athlète de haut-niveau (sourire). Jouer aux échecs, c’est extrêmement exigeant aussi bien mentalement que physiquement. L’effort que je fournis à chaque partie n’est pas à la portée de tout le monde… D’ailleurs, comme tous les sportifs qui visent les sommets de leur discipline, je tâche d’adopter une hygiène de vie irréprochable, en accordant une grande attention à tous ces « à-côtés » qui permettent d’aller chercher les gains marginaux de la performance. 

Vos parties vont régulièrement au-delà des 6 heures. Dans ces conditions, on imagine que la préparation physique est absolument primordiale… 

C’est indispensable. Et de mon expérience, j’ai toujours été un exemple de la corrélation qui pouvait exister entre le corps et l’esprit : plus je suis en forme physiquement, meilleur je suis aux échecs. Je me sens plus alerte, plus endurant, apte à maintenir un haut niveau de concentration sur une plus longue durée… 

En fait, c’est quoi la vie et la préparation de l’un des prétendants au titre de numéro 1 mondial des joueurs d’échecs ? En quoi consiste votre quotidien ? 

C’est assez simple puisque pendant déjà 6 mois de l’année, on voyage aux quatre coins du monde en enchaînant les tournois à un rythme soutenu. Le reste du temps, je me prépare physiquement, avec un coach, à raison de 3 séances par semaine. L’objectif n’étant pas de devenir ni marathonien, ni bodybuilder, mais d’atteindre une forme optimale. Il y a ensuite un volet mental dans la préparation et enfin la dimension technique, certainement la plus importante. Pour cela, j’ai la chance de disposer d’une équipe dédiée, orchestrée autour de mon entraîneur, qui pense la nuit un maximum de situations pouvant me mettre en difficulté, dans les conditions réelles du jeu, et que je devrais résoudre le lendemain matin. 

J'ai toujours été un exemple de la corrélatin qui existe entre le corps et l'esprit : plus je suis en forme physiquement, meilleur je suis aux échecs

Ressentez-vous depuis quelques mois ou années une véritable « hype » autour des échecs ? 

Oui, c’est évident que les échecs ont le vent en poupe. Malheureusement, à cause du contexte, cet enthousiasme populaire ne peut se retranscrire sur les tournois, en présentiel, avec du public. Néanmoins, les chiffres des audiences sur les différents réseaux sociaux ne mentent pas… Globalement, les échecs n’ont jamais été autant suivis dans l’histoire récente. C’est d’ailleurs très agréable pour nous joueurs de bénéficier de cette médiatisation et de se retrouver ainsi sur le devant de la scène. 

Comment expliquez-vous cette hype ?

On constate une tendance de fond dans de nombreux pays depuis plusieurs années : en Norvège, les Championnats du Monde sont diffusés en direct sur les plus grandes chaînes nationales et atteignent des records d’audience ; en Russie, ce fût et ça reste un sport national ; en Chine ou en Inde, on ressent un véritable engouement ; aux États-Unis également… Je l’explique par deux facteurs : tout d’abord, le renouvellement des élites, avec de jeunes joueurs qui ont dépoussiéré la discipline ; ensuite, l’image noble et vertueuse de ce jeu dont la popularité résiste au temps qui passe… Ces valeurs refuges sont importantes à une époque contemporaine où tout s’accélère, donnant parfois l’impression d’une fuite en avant non-maitrisée.   

Il est impossible d’évoquer la popularité actuelle des échecs sans s’interroger sur le rôle joué par The Queen’s Gambit, la série à succès réalisée par Netflix, dans ce phénomène. Quel regard le joueur d’échecs professionnel porte sur ces péripéties suivant l’ascension d’une orpheline vers le titre de numéro 1 de la discipline et devenue la série la plus regardée de l’histoire de la plateforme de streaming ?  

Honnêtement, j’ai passé un très bon moment en regardant cette série. J’ai d’ailleurs été agréablement surpris par la retranscription fidèle qui pouvait être faite de l’atmosphère régnant habituellement lors de nos tournois ou de la relation, à mi-chemin entre la tension et le respect, qui s’impose entre deux adversaires. C’était très finement dosé et cela a pu offrir au grand public une vision réaliste et précise de notre sport. La prestation de l’actrice principale est de surcroît magistrale, avec une manière très gracieuse de jouer ses coups et bouger ses pièces. Enfin, la majorité des parties déroulait un scénario très cohérent. Je n’ai vu aucun coup aberrent et encore moins d’erreur grossière ! Non, la seule petite remarque que je me permettrais, s’ils se lancent dans la production d’une saison 2, c’est ce fil conducteur au final assez pauvre et linéaire : la trajectoire d’Elisabeth Harmon se résume à une ascension, certes romancée, mais rectiligne, vers la gloire, alors qu’en réalité, c’est souvent bien plus long et sinueux que cela…

Baptiste Chassagne

LE PRINTEMPS DES ROSES
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