Publié le 15 mars 2018

JIM ZBINDEN

L'ARCHIVISTE DU SKATEBOARD

Interview

Jim Zbinden, 47 ans, est bien difficile à définir. On peut commencer par le centre et ensuite aller vers les bords : collectionneur de skateboards pour un musée nomade, c’est aussi un dingue de courses automobiles, un passionné de cultures (avec un grand S) qui s’exprime dans son magazine Abia, un féroce commentateur de l’actualité sur son profil Facebook (un régal d’humour noir et d’intelligence corrosive teinté d’une proportionnelle tendresse), un concepteur de skateparks et, en passant, le créateur de la marque Pulp 68.

 

Nous voilà donc assis à l’intérieur d’une voiture du Nascar, au salon automobile de Genève, enfoncés dans les étroits sièges baquets, avec quelques relents d’essence et une ambiance un brin claustrophobique. Dans cette voiture sans portes, on entre en se contorsionnant par les fenêtres. Jim est aux anges, en plein coeur chromé et lumineux du salon des rois du macadam.

Pourquoi as-tu choisi ce lieu ?

C’est cool, incongru et original, ce qui est une grande partie de ma vie. Je n’aime pas les choses trop simples et établies, j’aime surprendre avec des idées débiles. Accepter ton interview dans cette voiture conduite par des pilotes que j’aime, ça me plaît pour l’endroit et le challenge. On brise quelques interdits en le faisant, même si Red Bull a joué le jeu, les gens autour de nous ne comprennent pas ce qu’on fait là, c’est marrant comme positionnement ! Ça me permet aussi de lier la passion du skate, à laquelle je consacre ma vie, et l’automobile de course à laquelle je consacre une partie de mes loisirs. J’ai grandi dans le garage de mon père qui était rempli de voitures…

Quel est le point commun entre l’univers du skate et de la voiture ?

Je pourrais te dire que les deux sont des objets cools à quatre roues. Ma réponse tiendrait en une ligne. Mais je peux aussi répondre plus longuement, en te parlant de mon père qui aurait aimé que je fasse de la compétition automobile, mais ça coûtait trop cher donc ma carrière a vite été arrêtée. Il a accepté que ma passion soit le skateboard. Quand je lie les deux, je rend hommage à mon père et à sa tolérance. Il m’a offert mon premier snowboard, mon premier skate et m’a toujours encouragé dans mes projets de skate.

Comment te définis-tu ? Quel est ton métier ?

Mon métier est très indéfinissable… un jour, alors que je séchais sur cette réponse, quelqu’un me dit : « tu es archiviste ». J’aime ce côté brut et carré ! On imagine un archiviste en train de classer des feuilles dans une bibliothèque, moi je suis plutôt en train de fouiller dans les poubelles et les décharges pour récupérer des vieux skates.

J'aime ce que les gens n'aiment pas en général.

Qu’en est-il de ton musée du skateboard, un lieu assez incroyable !

Le bâtiment que j’occupais a été récupéré par la ville au bout de 23 ans, maintenant j’ai un musée du skate sur palettes et sous cellophane éparpillé dans les garages d’amis, en attente d’un nouveau lieu. Ce qui est intéressant dans mon travail, c’est toutes les facettes que ce musée apporte. Dans la réalité, c’est bien plus que chercher des skates : la culture skate est vivante, à l’aube du skate olympique c’est encore plus vrai… je fais des conférences, des expositions, élabore des thématiques pour des designers ou des constructeurs qui veulent comprendre les tendances de la street life entre 82 et 85, par exemple. C’est bien plus enrichissant que de mettre des clous au mur pour y accrocher des planches.

ll y a aussi des donations, où je deviens le garant du passé des donateurs. Ce n’est jamais anodin un skate, quand on t’en amène un, il y aussi tous les souvenirs qui arrivent avec… et je deviens un conteur urbain, je raconte à qui il a appartenu, comment il a été skatée… J’ai même eu des donations de parents qui avaient perdu leur enfant et qui m’amenaient un objet sacré… il faut s’engager à en prendre soin, à le respecter. Ce sont des moments forts. Derrière chaque skate il y a la vie de son propriétaire. Pour l’instant, on peut découvrir les planches du musée ets ur mon instagram perso.  

Commençons par la voiture ? Pourquoi aimes-tu cela ?

J’ai autant d’essence qui a coulé dans mes veines que de sang, quand j’étais gosse ! Pour moi le lien entre les deux est cohérent. J’ai aimé le skate il y a 30 ans car c’était rebelle, tu ne trouvais pas de skate dans le premier magasin pour aller au skatepark de ton quartier, c’était un sport de marginal. Maintenant, ce sont les voitures qu’on chasse des villes, elles deviennent hybrides et électriques, elles perdent leur âme et leur intérêt… et avec les voitures autonomes, la conduite de tous les jours perdra tout son intérêt. Retrouver le plaisir de la conduite sportive est devenu une activité de marginal ! J’aime le monde des rallyes des années 80 et 90, sans assistance, avec des voitures simplifiées au maximum comme les voitures du Nascar. J’aime ce que n’aiment pas les gens en général. Nascar ce ne sont pas seulement des pilotes qui tournent en rond sur un circuit ! C’est passionnant : ce sont des stratégies, des micro-détails du chef mécano qui vont bouleverser toute la course, ça me plait d’aimer ce qui est mal-aimé aujourd’hui, comme le skate auparavant.

Tu as la même attitude sur ton profil Facebook ou sur ton magazine Abia : tu défends des positions difficiles ?

Je ne suis pas contre l’avis général par principe, je suis comme je suis, avec mes bons et mes mauvais cotés. J’ai une communauté de fans et une communauté de gens qui me détestent, mais je ne triche pas, il n’y a pas un vrai et un faux Jim. C’est compliqué de gérer cela face à des gens qui ne te connaissent pas sur les réseaux sociaux.

Sur Facebook il n’y a pas de recul. Tu prends une photo ou un statut en pleine poire, c’est décontextualisé. Alors certains le prennent au premier degré alors que ça se joue au quinzième degré. Il ne faut pas prendre au sérieux l’humour de ma phrase qui est de la provocation pure. L’humour noir est mon moyen de défense, quand un sujet me heurte, mon esprit se défend par l’humour. Si tu n’as pas compris cela, tu ne peux être que choqué par mes posts ! Maintenant, je fais relire mes posts à ma femme pour lui demander son avis et très souvent elle me dit : « non ». Elle est mon dernier garde-fou, quand j’ai un doute, je lui demande. J’aime ce côté direct des réseaux sociaux : j’écris, je poste et je vois la réaction.

Et dans le skate ? Qu’est-ce qui te passionne ?

Ca m’a toujours fasciné car c’est un sport individuel qu’on pratique collectivement, une approche sociale très intéressante ! Ensuite, le skate se résume à un humain avec une planche, tout le monde a la même, donc si tu es fort c’est grâce à toi, pas grâce à l’argent mis dans la technologie. C’est l’essence même du sport : riche ou pauvre, tu as une planche, 4 roues, deux axes et à toi de montrer ce que tu peux faire. Et surtout, c’est beau ! Cela dit, je trouve que le skate perd ses valeurs… les nouvelles générations font du skate en skatepark et de moins en moins dans la rue, c’est la génération plus âgée qui va dans la rue. Je ne suis pas un partisan du : « c’était mieux avant… », mais dans le skate, je dirais que la période 1995 à 2005 était l’une des plus créatives, le moment où le skate s’est réinventé pour la quatrième fois.

Comment vois-tu le skate aujourd’hui, un sport qui a plus d’un demi-siècle d’existence?

Le nombre de pratiquants ne fait qu’augmenter, depuis les années 60, on est toujours sur une dynamique de croissance, avec des vagues qui correspondent aux nouvelles générations balayant la génération d’avant… si on était au musée, je pourrais te montrer l’évolution des formes et des matériaux, chaque génération fait table rase de la précédente.

Il y a une autre évolution importante, c’est que dans les années 80 les skateurs étaient fans d’une marque, puis dans les années 90 fans d’un certain rider grâce aux promodels, les marques investissant beaucoup pour s’acheter des skaters, puis dans les années 2000, les gens en ont eu marre… ils sont devenus fans des vidéos, la force de la marque s’est essoufflée. Aujourd’hui, la jeunesse est surtout fan d’elle-même et de ses followers… Je résume : fan de la marque, puis fan de rider, fan de vidéo, fan de soi-même… comment va-t-on construire le fan de demain ?

Fan de la marque, puis fan de rider, fan de vidéo, fan de soi-même...comment va-t-on construire le fan de skate de demain?

Et l’avenir de ce sport ?

C’est compliqué à prédire… Est-ce que l’entrée du skate au Jeux Olympiques va provoquer un boom ou, comme dans le snowboard, va voir les grands groupes racheter les petits… Aujourd’hui, si tu veux faire une marque de board, c’est facile : tu te connectes sur internet, tu sors ta carte bancaire… résultat : on est submergés par des dizaines de marques dont l’espérance de vie est de 3 à 6 mois… En fait, je suis super en colère : le skate de 2018 va dans le mur ! Le skate de 2018 c’est Nike SB et Supreme ? Les jeunes idolâtrent Supreme parce qu’ils ont fait une collaboration avec Louis Vuitton ? Pour moi c’est un combat perdu… je suis un vieux con, j’ai 47 ans, quand j’avais 14 ans un mec de mon âge était un vieux con… je ne peux pas lutter contre le clash générationnel ! Je fais quoi ? Je me réveille tous les matins en colère et meurs d’un ulcère ! Quand on a perdu le musée après 23 ans d’occupation, je suis resté assez calme, j’étais comme Luke Skywalker devant la grotte… Comme j’ai déjà vu le film, je sais ce qui se passe si je rentre dans la grotte, je ressors Dark Vador et je fais tout péter… l’alternative est d’écouter Yoda et rester constructif. Etre père m’a aussi aidé à ne pas me jeter dans le combat en permanence. Nike veut s’acheter de la crédibilité à coups de millions ? Qu’ils le fassent…

Que dis-tu aux jeunes passionnés de skate ?

Si tu aimes le skate, ne travaille pas dans le monde du skate. Pour l’aimer, il faut le connaître de l’extérieur, sinon tu en comprends les rouages, tu comprends que tout est calculé, tout est programmé… J’ai eu un grave accident il y a 20 ans et je ne peux plus skater, même pas faire un ollie, alors je le vis par procuration, au travers des autres sans ressentir la nécessité de le vivre à leur place. Quand je travaille cinq ans sur le skateplaza de Lancy qui vient d’ouvrir, que je vois les skaters sur les modules que j’ai dessinés et qui s’amusent comme je l’avais imaginé, ça me satisfait. C’est ce que je j’aime : ressentir le plaisir des autres à skater ce que j’avais dans la tête et que je ne peux plus skater moi-même…

 

Interview : Guillaume Desmurs
Photos : Leonard Francano

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