Publié le 15 décembre 2019
FAST & CURIOUS
Crédit photo : © Viesturs Lacis

FAST & CURIOUS

Un tiers de poussée, un tiers de pilotage et un tiers de matériel

Interview

Le bobsleigh est à la montagne ce que la Formule 1 est à l’automobile. Fast & Furious. Ou plutôt Fast & Curious. Un sport aussi mystérieux que spectaculaire. Loin du faste de sa rutilante homologue motorisée, le bobsleigh est pourtant lui aussi affaire de vélocité, de minutie et de pilotage. Trois mots qui résument le binôme composé par Romain Heinrich et Dorian Hauterville. Un binôme furieusement lancé sur la piste d’un projet de 4 ans censé les mener vers les JO d’hiver de Pékin, en 2022. Un podium olympique dans la visière du casque. Pour rendre au bobsleigh tricolore ses lettres de noblesse. Et toute sa vitesse.

Crédit photo : © Viesturs Lacis

Entretien croisé avec deux colosses des neiges. Une histoire de Bob. Sans Marley ni Dylan. Mais avec Romain et Dorian. Romain Heinrich, le pilote, et Dorian Hauterville, le pousseur. Un duo qui, en 2018, a accordé ses ambitions pour composer une symphonie audacieuse. Une mélodie faite de travail, de persévérance et de talent, qu’ils jouent désormais de concert. Un projet de quatre ans censé les mener, à la suite d’une montée en puissance, vers les JO de Pékin 2022. Quatre ans pour apprendre à réciter leur partition sans fausse note, car le bobsleigh est histoire de centièmes de seconde. Quatre ans pour se donner une chance d’entendre résonner La Marseillaise, car en France le bobsleigh part de loin. Quatre ans pour décrocher, non pas un disque d’or, mais une médaille.

Pour cela, les deux compères battent la mesure d’un quotidien ascète, cadencé par la volonté de progresser sur chacune des trois tonalités qui fondent ce sport de glisse spectaculaire, dangereux et ultra-complet. Un sport où il faut savoir orchestrer qualités athlétiques, art du pilotage et innovation mécanique. Après une saison encourageante, terminée à la 6ème place du classement mondial, l’équipage tricolore se projette avec une envie féroce et un appétit vorace sur cet hiver. Un hiver qui les verra concourir à domicile, sur la piste de La Plagne, du 10 au 12 janvier prochain, pour une manche de Coupe du Monde. Concerto A capella, sans Marley ni Dylan, avec les deux ténors du bob français.

Notre souhait est de mettre en lumière notre discipline par ricochets de nos performances

LANCER DU POIDS, 10’55 ET RICOCHETS

Crédit photo : © Viesturs Lacis

Le bobsleigh n’est pas votre sport initial. Comment en êtes-vous venus à pratiquer cette discipline ?

Romain : Pour ma part, j’ai commencé le bob en 2011, à 21 ans, alors même que j’étais plutôt dans une démarche de haut-niveau en athlétisme, en lancer du poids. Un équipage junior se montait en vue des JO de Sotchi en 2014 et la fédération, de par mes aptitudes physiques, a jugé mon profil intéressant. Elle m’a proposé d’embarquer à bord de ce projet, d’abord en tant que pousseur puis en tant que pilote, il y a 5 ans, après les Olympiades en Russie…

Dorian : Je viens également de l’école de l’athlétisme. Du sprint plus précisément. J’ai débuté assez tardivement, à 18 ans, mais ai progressé rapidement, pour porter mon record sur 100 m à 10’55 secondes. J’avais un morphotype assez atypique pour un sprinteur : plutôt lourd, imposant du haut du corps. Si bien qu’à 25 ans, en 2015, la fédération m’a comme Romain convié à un stage. Pour pousser, il faut deux qualités : la vitesse et de la force. J’avais la première, j’ai travaillé la deuxième !

UNE DESCENTE EN 4 ÉTAPES

Crédit photo : © Viesturs Lacis

1- LA POUSSÉE : « C’est une phase cruciale. La rampe de lancement. Un condensé de force et de vitesse. C’est un effort très court, très intense, de seulement 5 secondes. Il faut se mettre en mode guerrier. Le vestiaire avant un départ, c’est une cage aux lions. »

2- L’EMBARQUEMENT : « On est déjà à 40 km/h lorsque l’on saute dans le bob. Chaque geste doit répondre à un timing très précis et un positionnement très méticuleux. Il faut s’asseoir au bon endroit au bon moment. Un collectif stable aide à développer des automatismes. »

3- LA DESCENTE : « Elle dure entre 50 à 55 secondes. Tout l’enjeu pour moi est de générer un maximum de vitesse sur les portions lentes du début de course pour laisser le bob s’exprimer ensuite sur la fin du parcours. Ceci en touchant le moins possible aux manettes. »

4- LA DÉCÉLÉRATION : « La course continue au-delà de la ligne d’arrivée. Les aires sont parfois très courtes et il faut savoir freiner rapidement pour ne surtout pas abîmer le matériel en vue de la descente suivante. »

Crédit photo : © Viesturs Lacis

Aujourd’hui, vous êtes professionnels de ce sport ? Vous vivez uniquement du bobsleigh ?

Romain : Il existe une petite hétérogénéité de situations en équipe de France. Me concernant, je suis semi-professionnel au sens où je travaille l’été en tant qu’ingénieur dans une entreprise de micro-électronique basée à Grenoble. Cette dernière me libère ensuite tout l’hiver, grâce à une subvention qu’elle perçoit de la région et de la fédération

Dorian : Grâce au soutien de la fédération, de mon club et de certains partenaires, je peux me consacrer entièrement au bob. J’avais auparavant une activité de coaching à Lyon que je me suis résigné à mettre entre parenthèses. Il est difficile d’être pleinement impliqué lorsque tu es en vadrouille 5 mois par an.

 

Romain : L’objectif de notre projet est d’abord sportif. Cependant, notre souhait est de mettre en lumière notre discipline par ricochets de nos performances. Sortir le bob de son anonymat. Depuis mes débuts, il y a 9 ans, j’ai déjà noté des changements considérables. Année après année, grâce au club de La Plagne et à la FFSG, on se structure. Les moyens mis à notre disposition ont évolué dans le bon sens. À nous d’accélérer et pérenniser cette dynamique, pour pouvoir rivaliser avec les nations dominantes.

Quand et comment s’est formé votre binôme ?

Romain : Aux JO 2018, la France avait deux équipages. Un en bob à 2 et l’autre en bob à 4. Dorian était dans celui conduit par le pilote avec lequel j’ai commencé ma carrière. Nous n’étions pas associés à la base, mais après quelques tests, nous nous sommes rendu compte que nous étions le binôme avec le plus de potentiel.

Dorian : Suite à cela, nous avons pu effectuer toute la préparation d’avant-saison ensemble et créer de vrais automatismes. Cela nous a permis de passer un cap !

Romain : Un cap qui s’est traduit par la régularité de nos performances l’hiver dernier. Nous avons été hyper constants dans les résultats : 6ème au classement général final de la Coupe du Monde, en finissant toutes les manches entre la 2ème et la 9ème position. C’est un indicateur qui témoigne d’un bon niveau plancher. Cela constitue une super base sur laquelle construire des fondations solides.

PÉKIN, FEUILLE DE ROUTE ET PHILOSOPHIE

Crédit photo : © Viesturs Lacis

Votre binôme s’est aussi construit sur un projet de long terme, avec en ligne de mire les JO d’hiver 2022...

Romain : Oui, exactement ! Au lendemain des JO de 2018, on s’est regardés dans les yeux et tapés dans la main avec Dorian, comme un pacte scellé pour nous mener au podium aux JO 2022. Nous avons alors établi une feuille de route détaillée, noir sur blanc, avec la marche à suivre et les différents points de passage intermédiaires nécessaires à la concrétisation de notre objectif.

Dorian : L’idée de ce pacte était de planifier une montée en puissance sur 4 ans pour se présenter sur la ligne de départ des JO au firmament de notre potentiel. Nos résultats de l’année dernière étaient plutôt inespérés, si bien que nous avons pris de l’avance sur notre feuille de route. Ça n’enlève pas tout le travail qui reste à effectuer, mais ça permet de l’envisager plus sereinement…

 

Dès la première année, vous vous retrouvez en avance sur les temps de passage planifiés. Quels sont les objectifs pour la deuxième saison de ce projet en 4 ans ?

Dorian : Ce serait mentir que d’affirmer que l’on ne serait pas déçu de ne pas faire mieux que notre 6ème place de 2019. Après, on a traversé tout l’hiver dernier avec la volonté de se faire avant tout plaisir. Ça a marché, donc nous allons continuer sur cette voie... Rien ne sert de commencer à calculer !

Romain : Le bobsleigh est un sport qui se joue au centième de seconde. Par conséquent, la valeur intrinsèque de la performance entre la 1ère ou la 3ème place est quasiment la même. Nous nous projetons donc moins sur le classement que sur le fait d’optimiser l’ensemble des éléments pour réduire la marge qui nous sépare de la victoire. Il faut savoir, par exemple, qu’aux JO 2018, à PyeongChang, nous nous sommes classés 13ème de la compétition à seulement 1,62s des champions olympiques, et ce après 4 manches ! En parallèle, nous souhaitons amener le bob à 4 au même niveau que celui du bob à 2 actuellement. Pour avoir deux équipages compétitifs et deux chances de médaille aux JO.

Crédit photo : © Viesturs Lacis

Qu’est ce qui fait la force de votre binôme ? Comment expliquer l’obtention aussi rapide de résultats probants ?

Romain : Sur l’aspect purement athlétique, nous sommes complémentaires. J’ai pour moi la force qui permet d’alléger le bob sur les premiers appuis de la poussée, ce qui offre à Dorian l’opportunité de laisser parler sa vitesse ensuite sur la deuxième partie de cette poussée, lorsque moi j’ai embarqué… Notre vitesse d’embarquement, notre rapidité d’exécution, est également devenue l’un de nos points forts, un vrai avantage concurrentiel.

Dorian : Je pense que notre force réside aussi dans l’alchimie à l’oeuvre en dehors de la piste. Nous ne sommes pas frères jumeaux, mais l’on se ressemble assez pour s’apprécier tout en se différenciant assez pour se compléter.

Romain : Clairement ! En tant que pilote, j’ai une vision très cartésienne du projet. J’aime lorsque tout est maitrisé, hyper carré, parfois un peu trop. Dorian aborde les choses avec plus de philosophie, avec cette capacité à capter les énergies du moment afin de les exploiter au mieux. On est très complémentaires sur cet aspect-là. Mais le ciment de notre binôme, c’est aussi cette ambition que l’on partage. On veut performer. On est animé par la volonté de réussir.

CENTIÈMES DE SECONDE, CHUTE ET AÉRODYNAMISME

Crédit photo : © Viesturs Lacis

En bobsleigh, de nombreux paramètres entrent en ligne de compte. Le résultat est le fruit d’une combinaison entre propriétés athlétiques, qualités de pilotage et innovation mécanique. Quelle est l’équation du succès ? La part de chaque aspect dans votre réussite ?

Romain : Un dicton assez répandu affirme qu’en bob, c’est « un tiers de poussée, un tiers de pilotage et un tiers matériel »… Après, cela varie en fonction de la piste : sur une piste technique, le pilotage occupera une place prépondérante, quand sur une piste plate, il y aura plutôt une prime à la poussée.

Dorian : À la fin, nous sommes séparés par des centièmes de seconde. Cela prouve que chaque détail compte, même le plus infime. J’ai beau effectué une superbe poussée, si suite à cela, j’ai un petit bout d’épaule qui dépasse ou si j’effectue le moindre mouvement parasite, cela nous impacte grandement au classement. Il ne faut faire qu’un avec le bob, en restant très gainé dans l’axe, du début à la fin.

Romain : C’est un sport mécanique. Forcément, l’innovation technologique joue un rôle majeur. La performance de notre matériel est fondamentale. Nos patins sur la glace, c’est comme les pneumatiques en F1 ; nos problématiques d’aérodynamisme, avec l’absorption de l’énergie en courbe sont également les mêmes… Pour toute cette partie-là, nous avons la chance d’être accompagnés par un bureau d’ingénieurs mis à disposition par l’un de nos sponsors, un équipementier automobile.

Le bobsleigh est un sport qui se joue au centième de seconde

Lors de chaque descente, vous atteignez en moyenne la vitesse maximale de 150 km/h. Considérez-vous votre sport comme extrême ? Quel est votre rapport à la peur ?

Romain : Mon premier axe de travail, lorsque j’ai commencé le pilotage, fût d’apprendre à mettre mes émotions de côté. En effet, ce qui définit un bon pilote, c’est cette capacité à analyser très rapidement une situation puis prendre une décision en fonction, le tout en une microseconde. Il est impossible de se laisser submerger par la peur. L’appréhension est trop paralysante.

Dorian : Il est vrai que les vitesses atteintes sont énormes et les accidents impressionnants, mais à l’intérieur, c’est moins dangereux qu’il n’y parait. Dans 90% des chutes, tout l’équipage revient au vestiaire sans qu’aucune casse ne soit à déplorer.

Romain : En tant que pilote, mon rapport à la chute est légèrement différent. Pour trois raisons. La première, c’est mon degré de responsabilité. Je n’ai pas envie d’emmener mes gars au sol. La deuxième, c’est la confiance. Nécessaire pour piloter vite mais tellement fragile et longue à reconstruire dès lors que l’on sort de la piste. Enfin, la troisième, c’est la peur d’abîmer le matériel. Si cela se produit, nous irions alors au-devant d’une période de réparation qui nous ralentirait forcément dans notre projet. Et cela, nous n’en avons pas le temps, nous ne pouvons pas nous en payer le luxe si nous souhaitons être à l’heure aux JO de Pékin dans 3 ans !

 

 

Texte : Baptiste Chassagne

COUPE DU MONDE DE BOBSLEIGH & SKELETON

LA PLAGNE - 10 au 12 janvier 2020

Programme

  • Du 07/01 au 09/01/2020 : entraînements
  • Vendredi 10/01/2020 : 10h : Skeleton femmes - 14h : Skeleton hommes
  • Samedi 11/01/2020 : 10h : Bobsleigh à 2 femmes - 13h30 : Bobsleigh à 2 hommes
  • Dimanche 12/01/2020 : 11h30 : Bobsleigh à 4 hommes

 

 

 

COUPE DU MONDE DE BOBSLEIGH & SKELETON
LA PLAGNE - 10 au 12 janvier 2020

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