Publié le 15 juin 2019

Estelle Yoka-Mossely

Les poings de suspension

Interview

Médaillée d’or olympique à Rio en 2016, Chevalière de la Légion d’Honneur, ingénieure de profession, jeune maman, Estelle Yoka-Mossely aurait pu mettre un terme à sa carrière de boxeuse avec la satisfaction du devoir accompli. Pourtant, au point final, elle a préféré les poings de suspension. Pour devenir championne du monde, pour continuer son combat sur et en dehors du ring, ensuite.

Le 14 juin, Estelle Yoka-Mossely, jusqu’alors invaincue, a enfilé les gants pour son cinquième combat professionnel. Un combat aux allures de finale puisqu’une victoire lui octroyait le titre IBO-Intercontinental des poids légers (-60 kgs). Un combat au goût de consécration pour celle qui a, à l’issue d’un succès aux points homérique, assorti la médaille olympique qu’elle porte autour du cou d’une ceinture mondiale autour de la taille. Une première dans l’histoire de la boxe française. Une simple étape dans son plan de carrière.

Après une pause d’un an, entracte souhaitée pour savourer sa consécration carioca mais surtout donner naissance à son premier enfant, Estelle Yoka-Mossely s’est lancé un nouveau défi. En effet, après avoir régné sur la boxe amateur, régie par les fédérations, elle repart au combat pour réussir dans la boxe professionnelle, plus spectaculaire. Un projet sportif mais une aventure entrepreneuriale également puisque l’athlète n’est plus seulement membre d’une équipe, il en devient l’unique leader. Un statut qui n’effraye pas la native de Créteil désormais installée à San Francisco, elle qui depuis toujours endosse des responsabilités, sur le ring, avec les poings, mais aussi en dehors, pour défendre des causes qui lui tiennent à coeur. Rencontre à l’aube de la finale, le 6 juin, avec celle qui a fait du Noble Art plus qu’une simple discipline sportive. Le Noble Art comme discipline de vie, un art de vivre : l’art d’être noble.

Comment vous sentez-vous à dix jours d’un des combats les plus importants de votre carrière ?

De mieux en mieux ! Je sens une réelle progression par rapport au moment où j’ai intégré cette nouvelle catégorie professionnelle. Une forme de maturité. C’est une impression que je n’ai pas expérimenté sur mes quatre premiers combats. Je sors de deux semaines très chargées où j’ai poussé mon corps au maximum, avec des sparrings* vraiment engagés. Je vais maintenant recharger les batteries afin d’arriver avec de la fraicheur le Jour J. Je suis focus, concentrée. J’ai confiance en moi, mais je ne sous-estime pas mon adversaire. Je n’ai jamais sous-estimé un adversaire.

C’est ma philosophie : lorsque j’entreprends quelque chose, je vise l’excellence !

Après cette jolie parenthèse d’un an, sachant que le titre olympique constitue le Graal de la plupart des athlètes, pourquoi remonter sur le ring ? Quelle est votre ambition ?

J’ai toujours affirmé que si je gagnais la médaille d’or à Rio, je tournerais la page de ma carrière sportive afin de me consacrer à autre chose. Pourtant, cette pause d’un an a fait revenir l’envie. L’envie de boxer, de s’entrainer dur, de se préparer physiquement et mentalement pour un combat. J’aurais eu trop peur de le regretter si je n’avais pas saisi cette opportunité et assouvi ce désir.

Vous-êtes donc revenue, mais chez les professionnels…

Oui. Ce qui a motivé mon retour c’est justement le fait que de nouvelles possibilités s’offrent à moi. Chez les amateurs, j’avais fait le tour. Je ne pouvais pas espérer mieux qu’un titre olympique. Je me suis donc lancée dans l’aventure professionnelle, non pas pour quelques combats mais avec l’ambition de décrocher une ceinture mondiale. C’est ma philosophie : lorsque j’entreprends quelque chose, je vise l’excellence !

Êtes-vous animée par cette volonté d’écrire l’histoire en devant la première française à coupler médaille olympique et titre mondial chez les professionnels ?

Complètement. Même si cela s’est fait indirectement, au sens où ce n’est pas le but premier qui a motivé mon retour. Cet objectif a émergé dans un second temps, lorsqu’il est véritablement devenu concret. Désormais il l’est : le 14 juin, je boxe la suédoise Lucy Wildheart pour une ceinture mondiale. Cela rend ce combat spécial, d’autant plus attrayant. Encore une fois, ma ligne de conduite est de donner le meilleur de moi-même dans chaque instant de ma vie.

Concrètement, qu’est-ce-qui change entre la boxe amateur et la boxe professionnelle ?

Beaucoup de choses ! La liste est longue. Nombre de paramètres évoluent. D’un point de vue sportif déjà, c’est une science de la boxe différente. Le rythme et la physionomie du combat ne sont pas les mêmes. En professionnel, on lutte sur davantage de rounds, 10 exactement, contre 3 en amateur. Il faut donc travailler ses qualités d’endurance, de résistance mais également rechercher plus d’efficacité. La longueur du match fait que tu as plus de temps pour mettre en place une stratégie. C’est plus tactique, plus cérébral, les coups doivent être plus efficients.

Et sur les à-côtés ? Cela a-t-il beaucoup bouleversé vos habitudes ?

Oui, totalement ! Ce qui change, c’est l’organisation qui gravite autour de nous. En amateur, on est membre de l’équipe de France, on agit en fonction du collectif, selon ce que la fédération décide. On applique ce que l’on nous demande, avec un calendrier souvent soutenu. En pro, on évolue toujours dans une équipe, que l’on choisit, mais qui ne comprend qu’un seul athlète : nous-même. On ne suit pas l’équipe, c’est l’équipe qui nous suit ! Tout est planifié selon notre volonté : on ne prépare pas une compétition mais un combat. Après, attention, il faut avoir les épaules solides et assumer car on porte le projet à chaque seconde, sur le ring et en dehors !

En boxe professionnelle, on ne prépare pas une compétition mais un combat.

Depuis toujours, vous avez considéré et utilisé le sport et votre talent comme un moyen pour défendre des causes qui vous tiennent à coeur. Qu’est-ce qui vous anime dans cette démarche ?

C’est vrai que depuis toujours, je mène des combats en dehors du ring. Toujours liés au sport et notamment à la place des femmes dans celui-ci. C’est ce que je connais le mieux, c’est ma vie, et c’est donc là où je peux me révéler la plus utile. Après les JO, suite aux nombreux sollicitations bienveillantes que j’ai reçu, j’ai pris conscience que je pouvais faire passer des messages et laisser transparaitre des valeurs à travers mes performances. Mais il fallait que cela se traduise de manière concrète. C’est la raison pour laquelle j’ai créé l’Observatoire Européen du Sport Féminin, une association dont l’objectif est d’œuvrer pour abolir les barrières et préjugés qui subsistent lorsque l’on est une femme qui pratique et aime le sport.

Souvent, les athlètes de haut-niveau s’engagent pour ces causes, mais après leur carrière, préférant certainement se focaliser sur leur performance à l’instant T…  Pourquoi ? Est-ce énergivore ?

Je ne veux pas parler pour les autres, mais en ce qui me concerne, je considère qu’il y a deux temps dans le quotidien d’un athlète. Un premier où il doit rester extrêmement concentré sur son objectif et ne penser qu’à l’entrainement, l’optimisation de sa récupération… C’est une phase suffisamment contraignante pour s’y consacrer pleinement. Cependant, il y aussi des temps libres, nécessaires pour couper et se ressourcer. C’est à ce moment-là que tu peux traduire tes valeurs autrement que par ta quête de résultats, par des actions concrètes.

Vous pratiquez une discipline où la prise de risque est importante et l’engagement physique total. Être maman vous fait appréhender votre sport de manière différente désormais ?

D’un point de vue de la performance pure, cela n’a pas changé énormément de choses. Je ne m’entraine pas moins qu’avant. Ce n’est pas non plus une source de motivation supplémentaire. Par contre, maintenant que j’ai un enfant, une famille à protéger, j’essaye d’avoir la meilleure organisation possible, je fais preuve de plus de prudence, toutes les décisions sont plus mûrement réfléchies. Car les orientations que je prends ne m’impactent plus seulement moi.

Vous avez publié un livre, Maman t’écrit. Pourquoi ? Quel message souhaitiez-vous faire passer ?

J’ai rédigé ce livre avec la volonté de transmettre. À mon fils, mais pas seulement. Je voulais partager mon expérience avec le plus grand nombre. Effectivement, il y a toujours une effervescence qui accompagne les victoires, une part de lumière. Cependant, ce moment est évanescent. Ce qui reste, c’est tout le travail effectué et les difficultés surmontées en amont, dans l’ombre. Car l’athlète a une vie avant de connaitre la consécration et de se retrouver sous le feu des projecteurs. Une vie dont on ne se doute pas toujours…

Si vous deviez résumer ce livre en une phrase ?

(Du tac au tac) Le chemin est long, mais il en vaut la peine. Il faut simplement s’en donner les moyens et ne pas s’arrêter avant d’être arrivé au bout de celui-ci !

Depuis toujours, je mène des combats en dehors du ring.

Texte : Baptiste Chassagne 

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