Près de 20 ans après sa création, la Demeure du Chaos compte plus de 5 400 œuvres. N’êtes-vous pas à bout de souffle ?
Un ami, Thierry Raspail, fondateur du musée d’art contemporain de Lyon m’avait dit : « La Demeure est spectaculaire mais attention au mythe du vieil artiste ».
L’artiste qui s’enferme dans la régulation de ce qu’il fait est une redondance dans l’histoire de l’art. Avec la Demeure, il y a un travail de souffrance dans lequel on réussit systématiquement à trouver de nouvelles voies. Cela s’impose par un regard assez lucide sur l’actualité et aussi par une sorte de harakiri : ce que j’ai fait, je laisse passer et je cherche un nouveau medium. Ce n’est pas évident. Je sculpte l’acier depuis 36 ans et j’arrive à trouver des techniques grâce auxquelles nous produisons entre 103 et 110 œuvres par an. C’est chaque fois le risque d’utiliser de nouveaux produits qui résistent aux paramètres climatiques, de se réinventer, de muter. Il faut savoir casser son savoir-faire, en apprendre un autre et repartir à zéro.
La violence de certaines installations est-elle bien fondée ?
Je demande souvent aux gens s’ils regardent le JT et ses images de conflits aux quatre coins du monde. Nos visiteurs s’aperçoivent que ce que proposent les médias audiovisuels ou internet est devenu très linéaire et que ce que nous décrivons à la Demeure et que nous matérialisons par des œuvres, est une sorte d’arrêt sur image. Girogio Agenben disait « Est contemporain celui qui subit de plein fouet le faisceau obscur de son temps ». Quand vous voyez la violence incarnée sur une sculpture, elle paraît singulière. En prenant du recul, les gens se rendent compte que ce n’est que le dixième de ce qu’ils subissent avec leurs enfants devant le journal de 20 heures.
La Demeure du Chaos a toujours voulu s’inscrire dans une vision d’anticipation. Est-ce encore le cas ?
La Demeure est une résidence d’artistes essentiellement pour les auteurs de Science-Fiction, comme Norman Spinrad, ou d’auteurs de films d’anticipation. Nous collaborons régulièrement avec des scientifiques de la Silicon Valley, du CNRS, du CERN… Nous organisons des conférences avec des docteurs en science, des fondateurs d’internet. Nous travaillons actuellement sur l’anthropocène, le moment où, pour la première fois de l’histoire, l’humain déploie plus de puissance en joules pour absorber la planète, la détruire, que pour la régénérer. Gaz de schiste, destruction de l’Amazonie… Sans être post apocalyptiques, nous essayons toujours d’interroger le jour d’après.
Quel est le profil de vos 180 000 visiteurs annuels dont parle Antoine de Caunes dans son émission ?
Nous avons tous les styles : des roots aux millionnaires genevois. Une des plus grandes fortunes japonaises m’a dit « à 93 ans, je viens voir pour la dernière fois de ma vie l’une des plus grandes cathédrales des temps modernes ». C’est une somme hallucinante de gens connus ou pas connus, issus de tous les milieux sociaux et politiques. Nous venons de dépasser 25% de visiteurs étrangers. Nous avons mis longtemps à trouver leur point commun : ce sont des gens en résistance, avec une personnalité marquée, qui ont en marre du politiquement correct. Ils me disent « merci d’exister, de créer ce lieu d’échange unique au monde. Vous faites du concret, de l’art contemporain qui nous parle ». Car à force d’être trop conceptuel, l’art oublie de parler. S’il faut bac + 12, rien d’étonnant à ce que certains musées voient leur fréquentation baisser.
Comprenez-vous ceux qui vous prennent pour un « illuminé » ?
Oui et pour deux raisons. D’abord, et je le dis sans problème, je suis victime d’une maladie neurologique dégénérative dont souffrait mon père et dont sont aussi atteints mes deux fils. Nous l’assumons très bien et cela ne nous empêche pas d’avoir du calcul intellectuel. La deuxième raison est que l’humain vit aujourd’hui dans l’instantané, n’arrive plus à se projeter dans l’avenir. D’abord parce que le progrès ne rime plus avec bonheur et ensuite car le futur est, pour beaucoup, source d’incertitudes et de malheur. Même si le
21e siècle est tragique et somptueux, nous essayons de nous projeter dans 10 ou 15 ans. Les gens y voient une forme d’illumination. Dans le sens latin du terme,
« illuderer » signifie recevoir la lumière de la connaissance au point de perdre la vue. Celui qui a vu ce qu’il ne fallait pas voir est devenu aveugle mais son cerveau a capté cette connaissance. Dans la grande Asie et en Afrique, l’illuminé est le sage. Vue de cet angle-là, l’illumination est bien vécue.
Propos recueillis par Nathalie Truche

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