Les Muses s’amusent

CARAVAGE RACONTÉ PAR SON TABLEAU : Le Crucifiement de saint André

Une bande de muses en arrivage pour Caravage le ravagé. C’est la commande qu’il m’a passée. A moi ! A Jean dit Jean le Malfamé. Troupeau soiffard et affamé pour sa scène sang (cru recherché).
Je m’appelle Jean je fais André. Moi et mes gars on sait se marrer. Il y a Adèle et son cou laid, son goitre infâme et repoussant. Une bête à foire pour les passants.
Pour leur dégaine de récusés une panse bien pleine et du rosé. J’ai réussi à négocier pour la journée à faire les muses en toge.
Mais enfin il nous voulait. Et il ne voulait que nous. Nous et nos tronches. Il nous voulait riant, vociférant avec nos faces rougeaudes. Il nous a promis la chair et l’ivresse pendant tout les temps de la pose afin d’avoir tout le temps sous son pinceau des visages roses  à dessiner.
Il a dit « Prenez place, mangez, buvez ! » Il nous a traité avec grâce et même avec dévoiement, aussi nous étions tous étonnés, buvant, mangeant.
Et il nous a fallu du temps pour faire ensemble ce que nous étions habitués chaque jour à faire en groupe à savoir rire, se soutenir, se soulever.
Peut-être pensait-il pouvoir traduire nos visages crillards en gémissements de supplices et cris d’horreurs. Je laisse à l’art, l’art d’y voir clair. Nous étions là pour nous griser.
Et notre groupe solidaire se nourrissait de rires, de vin. Et plus nous nous avinions et plus nous riions et plus Caravage voyait en nos visages les cris de la vie qui vient de s’éteindre.
Les plis des corps qu’on vient étendre. Et voir des rires changer en larmes. Voilà pourquoi il me voulait moi et ma bande d’êtres en détresse.
Pour s’amuser ils s’y connaissent, humour potache et reine ivresse. Et sans relâche ils s’y adonnent à la déconne et au blasphème. Et quoi qu’en dise leur entourage ils se regardent, redeviennent braves ; ragaillardis d’être solidaires.
Ne plus être un face à la terre, devenir famille qui tolère. Et puisque il semble important aux yeux de l’artiste de dépeindre sa scène sainte avec la lie de la société… Moi je dis la lie…enfin la lie c’est nous. Moi je fais Saint André et comme je vous disais j’en ai coup : Pas que ça me plaise mais il fait froid.
Voilà, vouliez savoir ce qui se trame derrière la boutique, je m’exécute je vous débite. Moi ce que je crois c’est que ça à l’air d’en gêner certains alors ce doit être une bonne chose. Parce ce que sans ça moi je n’en sais pas franchement plus que vous, voyez-vous…

Raphaël Grillo