les muses s’amusent

l’ attente de edgar degas

Ne te fie pas à mes habits, ni à ma canne-parapluie : Car à ton âge, moi aussi : je dansais. Je dansais vite et dansais juste. J’étais exquise et glissais tant sur le plancher que j’étais celle que l’on chahute. Objet des rires et des moqueries, j’avalais tout, jamais de cris.
Dans les dortoirs, à chaque nuit les mêmes brimades… Et quand je pleure les autres rient. Les petits sauts, les entrechats se multiplient.

Dans les vestiaires, chaque matin, la même pommade qui s’applique sur ma cheville… T’ai-je dit ma fille que les chevilles sont importantes chez les danseuses ? Les bosses s’imposent sur les pieds des vraies bosseuses.

Toi  ma souris, vas danse et venge, rends moi heureuse. Tu ne dis rien, tu fais silence et tu avances. Ce pied qui souffre n’est pas foulé mais mal bandée. Tu te concentres. Tiens ta cheville et ne dis rien. Tes concurrentes de pacotilles ne valent rien. Si l’on remarque ta béquille tout ton labeur ne vaudra rien. Dès que tu entres, plantes tes banderilles de ballerines couleur satin.

Ne pose pas tes yeux d’aciers sur l’escadron de petites filles.Qui en quadrille veulent s’élever de laiderons en jeunes brindilles. Tous nos efforts de contorsions se suspendent à ta prestation. Les heures d’attente, les sacrifices, les coups de bâtons, les luxations, les gouttes qui perlent, les étirements…

Laisse ta maman regarder tes concurrentes aux gestes épais

Garde l’impulsion dans tes talons et la tête basse dans ton giron. Sous mon chapeau, j’observe l’effet de leur lourdeur sur le parquet : Elle, a du gras. Elle pas d’éclats. L’autre en surpoids.

Tes concurrentes dans les coulisses parlent de toi et pas en bien. Tu te concentre, tiens ta cheville et ne dis rien. Laisse tes jambes fendre la piste comme la lame des épées. Va vole et danse pour rabattre leurs caquets. Marque tes poses, soutiens ton buste, tiens tes effets. Etire encore ta colonne et laisse atone tes juges du jour. Va faire voler ta crinoline en farandole sur ton parcour.

Toujours de noir, ma mère s’habille, aux examens de fin d’année. De viduité, elle se maquille, toujours elle vient pour m’humilier. Je me recentre, soutiens ma cheville dans ma main. Mon teint livide aimerait tant clore ses pores, être demain. Tous les exploits de petite fille sont à maman…

Ni tartelette de myrtille, ni petits pains. Seuls les muscles bandent et brillent d’efforts, encore et encore et encore en vains.

De me mouvoir dans des miroirs, moi j’en ai marre. Des crissements de pieds sur les parquets, je suis soûlée.

Je suis un petit rat. Esprit accroché à un rêve qui n’est pas le mien. Autant hier que demain : Tous les exploits de petite fille sont à maman…

Finir appuyée sur mon pépin pour ne pas boiter voilà l’issu de mon calvaire.

Devoir claudiquer comme ma mère, comme rançon de toutes ses heures de prison. Trois entrechats. Deux pas-de-bourré. Position de doigts. Ne pas se gourer. Le buste droit. Jambe appuyée sur la grande barre tant effilée qu’on jurerait que c’est de l’osier.

Cadenasser le corps enfant. Contrecarrer le sort enfin. Tous mes exploits de petite fille sont à maman.

Tous ses conseils aux allures d’ordres pour me pousser me la transforment en ogre noire et affamé, et moi en tout petit Poucet Ses chuchotis de mère aigrie semblent ne plus pouvoir s’etraire de ma tête et je l’entend dès que j’attends : Engonce ta tête. Concentre toi.Camoufle tes épaules d’athlètes, qui ne vont pas. Occupe bien l’espace de danse. Cache tes dents. Ne trébuche pas Ficelle le bas de tes compas, qu’ils gardent leur ligne d’échalas. Essaie d’être digne et cette fois garde ta ligne et n’échoue pas.

Raphaël Grillo