LES MUSES S’AMUSENT

LES FEMMES DE TAHITI DE PAUL GAUGUIN

Gauguin arrive aux îles, vanné des ateliers, des salons, des dîners. Les traits tirés, les rides creuses, une coupe folle sous son chapeau large en coupole.
Il a perdu tout appétit, toute notion et toute envie. Jusqu’à son nom qui sonne l’ennui au plus profond.

Gauguin s’enfui. N’est plus que Paul.
Il a encore la mine pâle de ceux qui sont d’une capitale. Mais le passé est en cauchemar et aux atolls les songes s’étalent. Il rêve de fleurs à grands pétales, de coquil- lages couleurs d’opale.

A peine ici, il est ravi par les gros fruits, les larges feuilles, les vahinés. Gauguin re-né dès l’arrivée, puis étant là, il sait bien vite comme il s’évite toutes les dérives des ca- marades qui sont restés. Il pense à Van Gogh, à sa femme Mette à ses enfants. Il y pense, un temps et puis plus, car ce qu’il voit l’en empêche. Les paradis servent à ne pas trop s’alourdir l’esprit et les tropiques chassent les pics de sa vie passée dans les affaires. Mais ça, c’est loin…

Gauguin enfin est arrivé vers les sujets qu’il doit croquer avec une passion aussi vive que les fruits du même nom. Gauguin parti vers l’exotique, adieu Paris bonjour les cieux, être extatique. Il y découvre les danses nouvelles, les paréos et les musiques. Il déambule dans les ruelles, il y fait chaud mais lui, supporte les moustiques.

Il le sait, il le sent, ici, le talent sera diamant. Ici ses mains (outils du cœur) seront meilleures qu’à Pont- Aven. Et ses sujets plus convainquant s’il réussit à être le roi. L’hémisphère s’est inversé, les yeux plissés sur le passé et sur les faits qui viennent d’avant. Pour éclater comme le soleil, il doit se taire, clore ses oreilles. Revoir les choses d’un regard neuf, dépeindre les gens, leurs origines et peu à peu ses pores s’irisent.

Il taille sa barbe, ouvre sa chemise, étale sa gouache, lève ses lunettes, se met en quête de têtes nouvelles, de belles ganaches. Met sur son chef un tissu blanc pour épargner son crâne gros et son front grand, comme l’ont les gens de Pont-Aven. Puis il se tait comme pour laisser le cadre vierge, libre un instant. Et puis soudain sans crier gare la peinture s’étale. Le pinceau refait les traits qu’hier son maître son- geait en rêve : Une goyave, une grande fougère ?

Ce qu’il peindra, tachera le drap. Il insèrera ici ou là un aloe vera, une datura, un hibiscus, une passiflore puis on verra, demain en- core, qui sera là pour que la jungle s’humanise des visages, des expressions, des regards sombres, des émotions, des corps fourbus, des regards fiers. Tout cela semble vouloir dire ce que l’Europe pense avoir été.

Et pour ce retour vers le passé il faut pousser l’artiste de- hors pour n’entrevoir que ses sujets. Comme ses désirs vont vers les femmes tahitienne c’est lui qui suit et moi qui mène. Mon binôme ne le voit pas de cet œil là, et elle me dit :

- Il nous emploie, il nous consomme, dans une certaine réalité. Moi je rétorque : – Il dit ce qu’il voit, il peint les hommes.

Et peut importe, d’où ils étaient. Et peu importe ce que le regard a en dire. Car pour que l’avis change il ne faudra que quelques siècles, laisser le temps s’effiler tout dou- cement pour que la vie change elle aussi.

Attention le voilà qui vient… dit soudain ma jumelle que je trouve bien exaltée à la vue de l’artiste. Mais elle insiste et même résiste d’une demi voix : Moi je ne l’aime pas. Sans nulle gêne je lui réponds : Et moi je l’aime, quand il me peint, il me plait bien et tu verras le soir viendra il ne sera plus rien qu’à moi. Je l’empoignerais comme il nous peint, je m’appliquerais, ferais ça bien. Puis dans la nuit, qui vite viendra, je l’étirerais façon yoga. En échalas d’une douce voix, je l’embrasserais et tu seras quitte.

Chacun aura l’autre à sa manière et tes soupçons : loin, aux enfers !
Tu ne verras plus son air hautain quand dans mes mains je ferais de Gauguin un gros coquin ?

C’est alors que je comprends mener tout comme ma sœur, la même guerre, celle du cœur. Avec une douceur qui cache l’orage elle me répond avec rage :
- Je te laisse avec l’artiste finir la pose, je me sens lasse, mon dos explose, il faut très vite que je me repose.

- Ouvre tes Iris ma sœur, si triste, et vois enfin le bon côté des choses. Son monde est gris et il nous vient pour nous voler le rose du ciel. Ne le fait donc pas manger les mets amers, donne lui du miel.

Raphaël Grillo