LES MUSES S’AMUSENT

La femme aux yeux bleus d’ Amadeo Modigliani

Lui s’appelle Amadeo Modigliani qui aux beaux arts, voua sa vie. Elle Jeanne Hébuterne qui en amour, ni ne varie et ni n’alterne. Elle l’aime lui, l’aime au travail : Ses gros chandails contre le froid des ateliers, ses grosses colères, son petit accent, ses impayés. Ses faux amis, elle s’en dédit, et elle l’aime quand bien même, il serait à lier. Si pour certains, sa santé vacille et appelle la faucheuse chaque matin. Aux yeux de Jeanne, bien au contraire, il est très sain : il voue à l’art, son seul dessein.
Crever la dalle ? Peu lui importe. Amadeo sait porter haut dans ses desseins les gens de rien, les galopins et les catins. C’est son regard vif sur la vie qui l’a séduit. Alors tant pis pour les Hôtels et la belle vie. Elle l’aime oui, et elle l’aime vaille que vaille. Elle l’aime, aussi, puisqu’elle l’aime, quoi qu’il valle. Et puis aussi, elle l’aime tant qu’elle l’aime vivant : Riant, haletant, même délirant. Elle aime toujours qu’il fasse l’amour. Elle l’aime si fort qu’elle accepte lorsqu’il le fait hors de leur lit, puisqu’elle se dit : « Je l’aime si grand que je comprend qu’il est en vit quand une autre jouit ». Quand alors, elle le vit mort, elle ne l’aimait plus et s’aimait moins encore. Une fois le trépas, par mauvaise vie, de notre héros, Amadeo ; Tout simplement, sa muse s’envole.
D’un acte lâche, par la fenêtre, rejoindre l’être qui la fit gouache. Amadeo aimait chez Jeanne, ces yeux bleus fous qu’ont les gitanes. Jeanne est amoureuse d’Amadeo parce qu’il est beau, parce qu’il est tout et parce qu’il vit. Mort elle ne l’aime pas. Comme elle c’est lui, pour elle aussi tout est fini.
Amadeo aime Jeanne. Ses yeux fous de gitane. Sa douceur en filigrane. Jeanne aime Amadeo. Il est animal, pas torero. Puis son sang boue, et il est chaud. Lui vient d’en bas, elle d’en haut. Elle en talons, lui en sabots. Lui en talent, elle en culot. Lui le maudit, elle qui le suit…
Et qui le suit, sans se soucier même de sa vie. On a tout dit et tout écrit sur cette femme et ses yeux bleus. Aussi sur lui, talent fugace, emporté par l’alcool et la crasse. Oui, on a dit sa Toscane et sa bohème, son orgueil et ses poèmes. Tout dit. Plus encore que le réel. Des coups pendables, et pis que pendre de ses conquêtes et leurs méandres. On a tout dit, à s’y méprendre.
Amadeo cherche le beau. Ni plus. Ni moins. Amadeo se fout du bien. Notre héros ne sait que trop, combien le bien, ça ne vaut rien. Notre muse use et abuse de la finesse de l’artiste. Quiconque que lui ne redonne joie à son air triste. Jeanne le dit. Et le redit… Dit à l’envie, même aux clodaux, qu’il faut un Amadeo pour dire le beau.
Si à ses mots les bohémiens ne comprennent rien. En crescendo, et sans dédain, il sculpte et peint. Amadeo cherche le beau. But qu’il s’astreint. Soir et matin. Et nuit et jour. Le reste du temps est pour l’amour. Essentiel selon lui à la recherche du beau. L’amour subtil, l’amour qu’on tient. L’amour futile, l’amour certain. L’amour toujours, l’amour enfin…
On a tout dit. En allant même jusqu’au pervers, dire que ce bleu ressemble au vert. Chacun voit ce qu’il veut et parfois même de travers. D’aucun fait comme il peut, même de passer par la fenêtre poussée par le chagrin et l’abandon de son amour d’Amadeo. La fin de lui, de son sang chaud. Mort de sa bouche, finis les mots. Ceux qu’ils disaient aux creux des reins, aussi s’en vont, sans sons, sans rien. Ses attentions, son air, son timbre : soudain partis en profondes limbes.
Tous les tableaux, toutes les peintures allument une petite lumière sur celui qui les a faites. Mais rien ne ramènera jamais l’être. Mais rien ne me le ramènera. Comme je le sais, c’est donc demain que je m’en vais. Bien sûr me direz-vous peut-être que le génie fait vivre à vie ce que le mains ont faites…
Si vous aviez vu ses mains… Ce sont ces mêmes mains que vous aimeriez, ces mêmes mains que vous voudriez… ces mêmes mains vous me quémanderiez de pouvoir emmêler. Et pour moi même et pour ma vie, rien n’était plus joli que d’emmêler ses mains aux miennes.
Alors à quoi bon demain matin. Je ne m’adresse pas à vous mais m’adresse à lui et puis prend mon envol et ce, sans parapluie. Et encore de l’alcool pour nourrir mes idées folles. Et encore des excès pour finir en fumée. Me réduire à néant pour rejoindre mon amant.
Il disait : « Jeanne. Io, jé t’aime » de sa voix qui chante le sud.Je dis : « Amadeo ti amo » et mets fin aux préludes.
Raphaël Grillo