les muses s’amusent

la goulue de Toulouse Lautrec

J’étais appelé Henri-Marie, et se sont entremêlées nos nuits. Je suis Raymond, dit de Toulouse. Elle, dansait mieux qu’une andalouse. Plus connu sous le nom de Lautrec. J’étais comme elle, où enfin presque. Disons de nos vies, pour être précis qu’elles ont finit par se ressembler. Je suis né laid et puis petit. Elle est née, belle à pleurer. De celles qu’on aime, de celles qu’on baise. De celles qu’on regarde danser.

La vie passée, elle me rejoint dans la sombre tente foraine des curiosités corporelles. Elle, devenue aussi obèse que j’étais nain. Pour la Goulue, fini le faste,  finie la sape. Juste un gros tas dans sa baraque. Pour elle comme moi il y eu des étapes dans la disgrâce. De mon côté je suis tombé. Il m’a fallu chuter bébé pour me trouver tel que j’étais. Il m’a fallu me fracturer pour assumer ma filiation. Il fallu me ratatiner pour abjurer mes inflexions. Figurez vous que chez moi elles se sont produites jeune et sous forme de chutes. Chez elle, plutôt adulte, d’avoir trop fait la pute.

Fini le temps du Moulin de la Galette. Fini la joie. Finies les fêtes.

Tout a une fin et tout s’arrête. Notre époque venait de s’achever et un à un, les bals fermaient. Et puis Louise vint me faire sa commande.

Hier encore, de nos danses endiablées, la foule folle, se délectait. Demain approche. Hier n’est plus. Mais la Goulue ne renonce pas au public. Non, elle travaille et puis s’implique. Mais ailleurs. Car Montmartre et sa butte ont quelque chose qui la rebute. Elle sort de scène. Elle est en sueur. C’était la dernière fois que je levais la jambe pour ces crétins me lâcha-t-elle d’un ton badin.

Hier est mort. Nos jeunes années, se sont bien vite dilapidées. Pourtant moi aussi, toujours tout petit, j’y étais. Moi aussi je me souviens y avoir participé. Voir les danseurs leur sueur mêlée. Louise, comme ma sœur, se trémousser puis s’en aller.

Un soir d’été, tête étêtée j’ai même pensé à l’embrasser… Avant que Louise ne me dise son désir de fuir la fureur des bars pour la douceur des foires. Elle me demande sa dernière faveur : comme dernier effort à nos endiablées de fureur. Quitter la vie bohème des cabarets pour vivre la vie en vrai et en roulotte et voyager. Son numéro elle y a pensé : dresser les bêtes : Lions ou minets. La faune des lieux m’a entrainée, ajoute-t-elle un brin lassée.

Elle veut, avant de tout quitter : Une trace. Une ombre instantanée. Elle dit : « Avec je ce que je me siffle, je me connais… Toutes ces ganaches, je les oublierais. Ton travail (me dit-elle à voix basse en s’abaissant tout près de ma face) c’est de figer le mouvement, tu comprends ?

«Je ne sais pas où je vais. Ni même où va le vent mais veux savoir d’où je pars. Et veux de toi un enfant» c’est en me voyant m’ériger autant que je pouvais, me contractant, interloqué, qu’elle a cru bon de rajouter : « Un petit tableau mon grand benêt ! »

Elle garde trace de cette mémoire délavée. Conserve l’encrage de ces heures passées. De cette vie là, de sa jeunesse, rien ne fut jamais sauvé de justesse. Ce qu’il lui reste ; ces affiches peintes pour la roulotte. Instantané d’une vie dansée.

Pas pour se souvenir. Pas pour leur nom, ni leur adresse. On ne s’en souvient pas vraiment. Ou bien vaguement. Il ne lui reste que la liesse. Le bruit des verres et des troquets ; Il ne lui reste que la liesse, les cris de joies, leurs sobriquets… Il y avait Eugène le désossé. Et Grille d’Egout qui danse en toute heure et en tous lieux. Elle, elle est sel ! Et elle est celle que les galants suivent partout pour la voir nue. Celle qu’on appelait naguère la Goulue. Elle est d’hier, de cette veille bien envolée. Comme tout Paris était ravis de leurs élans. Tous englués dans les gradins voir la Goulue remuer les reins. Et en quadrille et en cancans. Levant le pied d’un seul mouvement. Elle fait la roue et la poupée. Et la roue tourne : poupée papier. Les seins sont ronds : poupée chiffon. Comme ils dansaient à l’unisson sous la lueur des lampions !

Avant, tous se pressaient pour apposer  les regards sur sa danse et sur son art. Mais la danse use et les buveurs ont leurs écluses.

On ne se souvient de Louise Weber que des jupons, les sales manières. Ne reste d’elle, unique repère, que l’atmosphère des jambes en l’air. Louise n’a jamais pu manger à sa guise, la goulue s’empiffra autant qu’elle put. Jamais repue, arpente les rues où volent les grues.
On ne se souvient de Louise Weber que des jupons et les surnoms bardés de jurons. On se souvient malgré les verres liquidés au son des cris fauves cacophonique criant la joie presque hystérique. A chacun son sobriquet de bistroquet.

Et celle qui aime le peuple de bohème, celle sur qui les jeunes gens s’agglutinent c’est une gloutonne des nuits atones et la furie du tout Paris, du « m’as-tu-vu » : C’est la Goulue.

Raphaël Grillo